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Fabrice Weissman
Fabrice
Weissman

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Fabrice Weissman a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis chef de mission, il a travaillé plusieurs années en Afrique subsaharienne (Soudan, Erythrée, Ethiopie, Liberia, Sierra Leone, Guinée, etc), au Kosovo, au Sri Lanka et plus récemment en Syrie. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016).

L'aide humanitaire se déploie dans des contextes politiques et militaires complexes dont elle constitue une composante de plus en plus importante. Il suffit, pour s'en convaincre, de relever les multiples mécanismes d'instrumentalisation et d'appropriation auxquels les organismes d'aide sont confrontés en Somalie, en Bosnie, au Soudan, au Liberia... La récurrence des phénomènes de taxation, pillage, orientation des flux, récupération politique des activités d'assistance... souligne à quel point les secours humanitaires peuvent constituer un enjeu important pour les belligérants.

Ce constat sommaire invite à troquer la traditionnelle « éthique de la conviction » caritative pour une « éthique de la responsabilité » évaluant dans sa globalité l'impact des opérations d'assistance. Quelle est, par delà ou au travers de ses effets directs sur les « populations en danger », l'incidence de l'aide sur le contexte social, politique et militaire où elle se déploie ? De façon plus spécifique, quel est le rôle de l'aide dans la dynamique des conflits armés ? Il s'agit d'une interrogation fondamentale qui touche au problème de la participation des opérations d'assistance à l’entretien des conflits armés. Cette problématique est l'objet du premier programme de recherche lancé par la Fondation MSFCf. annexes. Projet de recherche : Le rôle de l'aide dans la dynamique des conflits.

La question du rôle de l'aide dans la dynamique des conflits s'est avérée d'une grande actualité au Liberia. En septembre 1994, le Comité international de la Croix rouge (CICR), qui venait de subir le plus gros pillage de son histoire, avait suspendu ses activités dans le pays, estimant que les effets pervers de son intervention l'emportaient sur les bénéfices perçus par les populations. Ce questionnement est réapparu avec acuité lors de la reprise des combats en avril 1996, qui a été suivie du pillage en règle de la quasi-totalité des moyens logistiques des organismes d'aide. Il est donc apparu judicieux d'approfondir notre connaissance sur la façon dont l'injection de ressources humanitaires au Liberia avait modifié le déroulement de la guerre. Cette étude porte sur six années de conflit, de 1990 à avril 1996.

Face aux multiples façons d'appréhender le sujet, nous avons opté pour une approche « stratégique ». Nous chercherons à savoir comment les acteurs du conflit se sont comportés à l'égard de l'aide et pourquoi. Par « acteur du conflit », nous entendons non seulement les « belligérants » qui s'affrontent directement au moyen de la violence physique, mais aussi les « tiers », qui sans s'être véritablement investis dans la lutte armée sont néanmoins concernés par elle, forment son environnement et influent ainsi sur son cours. En pratique, trois catégories d'acteurs seront envisagées :

- les factions armées

- les « faiseurs de paix » (ECOMOGBien que partie prenante au conflit à de nombreux égards, l'attitude de l'ECOMOG sera envisagée à part en raison de la spécificité de son mandat. et organes politiques des Nations unies)

- les acteurs libériens non armés (partis politiques, acteurs économiques…)

Précisons que cette approche nous amènera à nous focaliser uniquement sur les effets « collatéraux », non désirés, engendrés par les opérations d'assistance. Leur impact direct sur les populations bénéficiaires — en termes d'amélioration de la situation alimentaire et sanitaire, d'accès aux soins… — ne sera pas envisagéUne recherche de ce type, centrée sur les activités de MSF, a été entreprise par Healthnet.

Tout au long de ce travail, nous ne distinguerons pas entre l’assistance labellisée « aide d’urgence » et celle se rattachant à « l’aide au développement », afin d'intégrer cette dernière à l'analyse. Cette position se justifie par la faible proportion de l'aide publique au développement — à partir de 1991, entre 75% et 100% de l'APD est consacrée à l'aide d'urgence et à l'assistance alimentaire — et au manque de pertinence de la distinction dans le contexte libérien — l'ensemble du pays étant affecté par la guerre. En revanche, étant donné l'ampleur du thème de recherche, nous limiterons l'analyse à l'aide versée à l'intérieur du Liberia, laissant de côté l'assistance apportée aux réfugiés vivant dans les pays voisins.

Pour les besoins de l'étude, une enquête de terrain de deux mois a été réalisée au Liberia entre décembre et février 1996. Celle-ci s'est heurtée à de nombreux obstacles pratiquesDifficultés de circulation, manque de transparence des factions et des organismes d'aide, problèmes soulevés par notre positionnement « MSF » officiellement « non MSF ».... et à plusieurs problèmes épistémologiques. En particulier, nous avons dû compter avec la rareté des travaux de science politique permettant d'éclairer la scène libérienne. Or, celleci frise une complexité qui la rend plus justifiable des théories du chaos que de la physique newtonienne  ! De plus, l'ampleur du sujet n'a pas permis d'effectuer une recherche exhaustive au plan quantitatif. Nous nous sommes limités à un travail d'échantillonnage non représentatif qui a certes permis de mettre en lumière certains mécanismes mais qui ne permet pas d'évaluer avec précision leur degré de récurrence et de systématicité.

Au terme de notre enquête, il apparaît que si l'aide humanitaire représente une ressource non négligeable (1), utilisée tant par les factions armées (2) que par les autres acteurs du conflit (3), son rôle dans la dynamique de l'affrontement reste marginal bien qu’elle puisse être à l’origine d’effets pervers particulièrement graves (4). Cet exposé sera précédé de deux encadrés décrivant de façon sommaire les principales étapes et les principaux acteurs du conflit.


CHRONOLOGIE SOMMAIRE DU CONFLIT LIBÉRIEN

Cette chronologie ne recense que les principaux événements. En italiques sont mentionnés les incidents de sécurité majeurs dont ont été victimes les organismes d'aide.

Rappels historiques

1820 Fondation par des philanthropes américains de l'American Colonization Society destinée à « rapatrier » en Afrique d'anciens esclaves affranchis ou libérés à bord des navires continuant à pratiquer la traite. Arrivée des premiers colons au Liberia.
1847 Déclaration d'indépendance. Le pouvoir revient aux Américo-Libériens (anciens esclaves, également appelés "Congos") qui mettent en place un régime despotique condamné par la Société des Nations en 1920.
1941-1971 Présidence de Tubman qui tend à libéraliser le régime et à réduire la fracture entre autochtones et Américo-Libériens.
1971 L'accession de Tolbert au pouvoir met un terme à l'expérience libérale. Corruption aggravée sur fond de crise économique.
1979 Les "émeutes du riz" ("Rice riots"), déclenchées par l'augmentation du prix du riz, sont réprimées dans le sang (40 morts).
1980 Coup d'Etat mené par un "natif", le Master Sergeant Samuel Doe. Le nouveau gouvernement est surtout composé de Krahn et s'associe aux Mandingue à partir de 1985.
1985 Le Colonel Thomas Quiwonkpa tente de renverser le régime de Samuel Doe. Le coup d'Etat échoue et est suivi de représailles violentes à l'encontre du groupe d'origine des putshistes (Gio et Mano, 400 à 2.000 morts).

La première guerre civile (décembre1989-octobre 1992)

1989 Décembre : Fort d'une centaine de combattants, le National Patriotic Front of Liberia (NPFL) de Charles Taylor (un ancien ministre de Samuel Doe) attaque depuis la Côte d'Ivoire les forces armées gouvernementales (les AFL) dans le Comté de Nimba. Le NPFL est alors soutenu par la Libye, le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire. Dominées par des Krahn, les AFL mènent une répression sévère contre les Gio et les Mano.
1990 Juin. Sommet de la Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) à Banjul (Gambie) qui appelle à un cessez-le-feu et à la tenue d'élections.
  Juillet. Le NPFL encercle Monrovia. Massacre de 600 Gio et Mano par les AFL à la St. Peter's Church de Monrovia. Suite au massacre St-Pierre, MSF et l'équipe de l'hôpital catholique écrivent une lettre à la CEDEAO pour lui demander d'intervenir militairement.
  Août. Déploiement de 225 Marines américains pour évacuer les Occidentaux. Au mini-sommet de Banjul, la CEDEAO crée, sous l'impulsion du Nigeria hostile à une potentielle accession de Taylor au pouvoir, une force de maintien de la paix. L'ECOMOG débarque le 24 et entre d'emblée en conflit avec le NPFL. MSF évacue temporairement Monrovia.
  Septembre. Création en exil d'un gouvernement provisoire d'union nationale (IGNU). Des dissidents du NPFL — l'INPFL de "Prince Johnson" — capturent Samuel Doe et l'exécutent.
  Octobre. Avec l'appui de l'INPFL et des AFL, l'ECOMOG expulse le NPFL de Monrovia et crée une zone tampon autour de la capitale.
  Novembre. Installation de l'IGNU. Signature d'un cessez-le-feu.
1991 Janvier. Réunion du Conseil de Sécurité des Nations unies à la demande de la Côte d'Ivoire. Mais celui-ci ne prend aucune décision.
  Mars. Opposant sierra léonais allié de Taylor, Foday Sankoh crée le Revolutionary United Front (RUF) qui engage la lutte en Sierra Léone contre les autorités de Freetown.
  Mai. Création en Sierra Léone d'une faction hostile au NPFL, l'United liberation Movement for Democracy in Liberia (ULIMO), composée essentiellement de Krahn et de Mandingue.
  Septembre. Signature des accords de Yamassoukro IV, rejetés par l'ULIMO. Des contingents sénégalais rejoignent l'ECOMOG. MSF évacue temporairement le Bomi (ouest).
  Novembre. Charles Taylor conteste la souveraineté de l'IGNU et proclame celle de son nouveau gouvernement, le National Patriotic Reconstruction Assembly Government (NPRAG), basé à Gbarnga.
1992 Février. Violents combats entre le NPFL et l'ULIMO qui contrôle une bonne partie de l'ouest du pays. Le NPFL refuse de laisser sortir l'aide de Monrovia et demande à ce qu'elle transite par les ports qu'il contrôle. Les Nations unies et plusieurs ONG écrivent à Taylor pour lui réclamer le libre passage de l'aide humanitaire.
  Août. Le 26, un convoi MSF/CICR/ UN est attaqué (vraisemblablement par le NPFL) au retour de Tubmanburg, aux mains de l'ULIMO. Evacuation du Bomi et du lower Lofa pour raisons de sécurité.

La seconde guerre civile (octobre 1992-juillet 1993)

1992 Octobre. Menacé par la progression de l'ULIMO, Taylor déclenche l'opération "Octopus" destinée à s'emparer de Monrovia. 100.000 personnes fuient la périphérie de la capitale pour le centre ville. Le NPFL prend en otage des employés d'organisations humanitaires et les relâche.
  Novembre. La CEDEAO décrète un blocus total contre le NPFL. L'ECOMOG est engagée contre Taylor aux côtés des AFL et de l'ULIMO. Le Conseil de Sécurité des Nations unies vote un embargo militaire contre le Liberia (résolution 788) qui ne concerne pas l'ECOMOG et décide d'envoyer un Représentant Spécial : Trevor Gordon-Sommer. Bombardement par l'ECOMOG du dépôt CRS de Buchanan.
1993 Mars. La contre-offensive de l'ECOMOG et de ses alliés met Taylor en déroute : après Robertsfield et Harbel, les AFL et l'ECOMOG reprennent Buchanan, principal débouché maritime pour l'économie clandestine du NPFL. L'ULIMO prend le contrôle de tout l'ouest. Attaque par l'ECOMOG d'un camion CRS de distribution d'aide alimentaire dans la proche banlieue de Buchanan.
  Avril. Un convoi MSF provenant de Côte d'Ivoire est bombardé par 4 jets ECOMOG dans le Nimba.
  Mai. L'ECOMOG impose un embargo total à destination du territoire NPFL. Elle demande aux organismes d'aide de stopper les opérations en "cross-border" depuis la Côte d'Ivoire et annonce l'ouverture en "cross-line" d'un "corridor de la tranquillité", quasiment impraticable. Le coordinateur des actions humanitaires de l'ONU, Ross Mountain, est rappelé pour avoir critiqué les entraves imposées aux organismes d'aide par l’ECOMOG.
  Juin. Massacre d'Harbel (Camp Carter) par les AFL venus piller du riz distribué par les Nations unies (600 morts).
  Juillet. Signature par l'IGNU, le NPFL et l'ULIMO des accords de paix de Cotonou qui prévoient notamment la constitution d'un gouvernement de transition comprenant des représentants du NPFL, le déploiement d'observateurs internationaux des Nations unies (UNOMIL) et le passage des convois humanitaires sur l'intégralité du territoire. Afin de "préserver le processus de paix", le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies demande aux organismes humanitaires de stopper toute aide humanitaire à partir de la Côte d'Ivoire.

De Cotonou à Abuja (juillet 1993-août 1995)

1993 Août. La Côte d'Ivoire ferme temporairement sa frontière aux organisations humanitaires. Désormais, tous les convois seront inspectés par l'ECOMOG ou l'ONU.
  Septembre. Émergence d'une nouvelle faction hostile au NPFL, le Liberian Peace Council (LPC) dirigé par Georges Boley.
  Octobre. Le 12, le NPFL s'empare de 10 camions de nourriture du PAM à Gbarnga et emprisonne les chauffeurs.
  Novembre. Création par François Massaquoi d'une nouvelle faction, la Lofa Defense Force (LDF), alliée du NPFL, qui ouvre un second front contre l'ULIMO.
  Décembre. Six pasteurs sont assassinés par le LPC. La zone ULIMO (Lofa) est évacuée par les humanitaires après de nombreux pillages (attaque du camp de déplacés/réfugiés de Vahun le 23).
1994 Janvier. L'ULIMO interdit l'accès des organismes d'aide aux zones NPFL.
  Février. 18.000 personnes se réfugient à Buchanan pour fuir les combats NPFL/LPC. (MSF doit évacuer la zone). Dans le Lofa, le Gal Salt & Pepper quitte plus ou moins l'orbite ULIMO et interdit le retour des humanitaires par des actions sanglantes. Un convoi UN/ONG est attaqué et pillé par l'ULIMO à Kakata sans que les ECOMOG présents ne réagissent.
  Mars. Implosion définitive de l'ULIMO entre la branche Krahn (ULIMO-Johnson) et la branche Mandingue (ULIMO-Kromah). Une infirmière MSF est tuée lors de l'attaque de Compound II, au nord de Buchanan. MSF évacue la zone.
  Avril. Défection de deux ministres du NPFL qui fondent le NPFL-CRC, hostile à Taylor.
  Août. L'ULIMO-J attaque un convoi de 150 t de riz destiné aux populations des territoires qu'elle contrôle .
  Septembre. Offensive des Forces de Coalition (ULIMO-J, LPC, NPFL-CRC, AFL) appuyées par l'ECOMOG qui s'emparent de la capitale du NPFL, Gbarnga. Le NPFL prend en otage 48 observateurs non armés de l'UNOMIL et six travailleurs humanitaires. La prise de Gbarnga est suivie du pillage massif du matériel et de la nourriture amenés par les organismes d'aide (minimum, 5 millions USD de pertes). L'ULIMO attaque un convoi ONU/ONG /ECOMOG sur la route Gbarnga-Monrovia, faisant 7 morts côté ECOMOG.
  Décembre. Recapture de Gbarnga par le NPFL qui lance parallèlement l'opération "Grasshooper" : actions de déstabilisation nocturnes derrière les lignes ECOMOG. Massacre de Payneseville par des AFL (68 morts).
1995 Janvier. Des émeutes éclatent dans plusieurs villes du pays suite à l'incapacité des différentes factions à s'entendre. Le Burkina Faso s'engage auprès du Nigeria à cesser d'alimenter en armes le NPFL.
  Mai. Ouverture du sommet régional de la "dernière chance" à Abuja (Nigeria) réunissant tous les principaux chefs de factions et les chefs d'États de la sous-région.
  Juin. Taylor accepte de se rendre, pour la première fois depuis le début du conflit, au Nigeria. Ce rapprochement semble reposer sur un marché : en échange du soutien politique à la candidature de Taylor à la présidence, celui-ci octroierait certaines faveurs économiques à Abuja sur les ressources naturelles du Liberia.
  Août. Signature du 13ème accord de paix dit d'Abuja qui reprend certains éléments des précédents accords : - Établissement d'un Conseil d'Etat de 6 membres comprenant les chefs de factions contrôlant le plus de territoire (NPFL, ULIMO-K, LPC) et 3 autres personnalités "civiles". - Les autres chefs de factions se voient attribués des postes à responsabilité dans le nouveau gouvernement de transition. - Un cessez-le-feu est décrété à partir du 26 août. - La fin du désarmement est prévue pour janvier 1996. - Des élections générales pour août 1996 avec installation du nouveau gouvernement élu en septembre. - L'ECOMOG et l'UNOMIL doivent se déployer dans l'intérieur du pays entre octobre et décembre 1995.

D'Abuja à la reprise des combats (août 1995-avril 1996 )

1995 Septembre. A l'occasion de l'installation du nouveau Conseil d'Etat, Taylor revient pour la première fois à Monrovia depuis le début de la guerre civile. Retour spontané de 12.000 réfugiés de Guinée.
  Novembre. Un convoi Oxfam est pillé par l'ULIMO-K.
  Décembre. Affrontements entre l'ECOMOG et l'ULIMO-J à Tubmanburg, apparemment liés au contrôle des mines de diamants de Lofa Bridge.
  1996 Février. Le LPC de Zwedru prend en otage huit personnes travaillant pour MSF et Oxfam, afin de faire pression sur son leader, Georges Boley.
  Mars. L'ECOMOG quitte Kakata qui est repris par le NPFL. Le mouvement de Charles Taylor s'empare également de Todee et de Bong Mines, jusqu'alors tenus par l'ULIMO-J.
  Avril. Le Conseil d'Etat lance un mandat d'arrêt contre Johnson, accusé de "saboter le processus de paix" et de meurtre. L'ULIMO-J, rapidement rejoint par les AFL et le LPC fait obstacle à l'arrestation de Johnson, entraînant la reprise des hostilités entre les milices Krahn d'un côté, l'ULIMO-K et le NPFL de l'autre. Pillages massifs dans Monrovia, qui n'épargnent pas les organismes d'aide. Une grenade est lancée dans le compound du CICR. MSF (toutes sections) évacue la capitale avant de renvoyer une équipe restreinte.
  Mai. Après six semaines de combats, les factions instaurent le 26 un cessez-le-feu dans la capitale et laissent l'ECOMOG se redéployer. Les combats continuent dans le reste du pays. Selon les premières estimations, les organismes d'aide auraient perdu, à l'occasion des pillages, pour plusieurs dizaines de millions de dollars de matériel et fournitures, dont près de 500 véhicules.

PRINCIPAUX ACTEURS DU CONFLIT LIBÉRIENCet encadré est largement inspiré d'un document de François Prkic paru dans l'Afrique politique 1995.

AFL : Armed Forces of Liberia. Ancienne armée nationale essentiellement composée de Krahn, farouchement hostile au NPFL et auteur de quelques-uns des plus horribles massacres du conflit (St-Peter Church à Monrovia en 1990 : près de 650 morts ; Camp Carter à Harbel en juin 1993 : près de 600 morts). Désarmée par l'ECOMOG en 1990 puis réarmée par celle-ci en 1992, elle a combattu aux côtés des forces d'interposition pour repousser l'opération "Octopus". De 1993 à 1995, elle a cessé, à sa demande, d'être considérée comme "armée nationale" soumise à l'autorité du gouvernement intérimaire pour être considérée comme "partie au conflit" sous la seule responsabilité de son commandant en chef, le général Bowen. Elle était à nouveau redevenue "armée nationale" commandée par un général ULIMO-K après les accords d'Abuja. En avril 1996, elle combat aux côtés de l'ULIMO-J, contre le NPFL et l'ULIMO-K (ces derniers étant censés agir au nom du Conseil d'Etat).

NPFL : National Patriotic Front of Liberia. Mouvement dirigé par Charles Taylor qui a lancé l'insurrection en décembre 1989. Composé à l'origine d'une centaine de combattants, le NPFL a rapidement recruté parmi les Gio et les Mano victimes de la répression sanglante menée par les AFL. En 1990, Taylor contrôlait la quasi-totalité du pays à l'exception de la capitale, Monrovia, et administrait son territoire par le biais du NPRAG depuis sa propre "capitale", Gbarnga. Avant la reprise des hostilités en avril 1996, le NPFL ne contrôlait plus que le centre du pays (cf. carte) ainsi qu'une petite enclave au sud-est, adossée à la mer et à la frontière ivoirienne. En outre, il est divisé entre les troupes loyales à Charles Taylor et le NPFL-CRC, groupe de frondeurs constitué en 1994 et contestant l'autorité de Taylor. En avril 1996, le NPFL se bat aux côtés de l'ULIMO-K contre les milices Krahn.

ULIMO : United Liberation Movement for Democracy in Liberia. Mouvement fondé par des réfugiés libériens en Sierra Léone en 1991. Composé majoritairement de Krahn et de Mandingue, il avait à l'origine pour objectif déclaré de libérer le Liberia de l'emprise du NPFL. Au terme de multiples tensions, l'ULIMO s'est définitivement scindée en 1994 entre sa branche Krahn dirigée par Roosevelt Johnson (ULIMO-J) et sa branche Mandingue dirigée par Alhaji Kromah (ULIMO-K). Les deux ULIMO contrôlent tout l'ouest du pays. L'ULIMO-K combat en avril 1996 aux côtés du NPFL contre l'ULIMO-J, le LPC et les AFL.

LPC  : Liberian Peace Council. Mouvement formé en octobre 1993 par Georges Boley. Composé essentiellement de Sarpoh (branche segmentaire des Krahn) et de Krahn, membres ou déserteurs des AFL pour la plupart, le LPC est surtout implanté dans le sud-est qu'il vise à libérer de l'emprise du NPFL. En avril 1996, il contrôlait une grande partie de cette région.

LDF : Lofa Defense Force. Mouvement formé en novembre 1993 par François Massaquoi. Composé de ressortissants du Comté de Lofa dans le nord, il aspirait, à l'origine, à libérer cette région de l'emprise de l'ULIMO. Bien qu'issu du NPFL, il a combattu ce dernier ainsi que l'ULIMO-K à partir de 1994. Aujourd'hui (mai 1996), la LDF est peu active.

Forces de Coalition : Association des AFL, du LPC, de la LDF, du NPFL-CRC et de l'ULIMO-J constituée en juillet 1994 pour "libérer le Liberia des factions responsables de l'immobilisme du processus de paix". En pratique, les Forces de Coalition ont été à l'origine de l'offensive majeure de septembre 1994 contre le NPFL qui leur a permis de tenir Gbarnga pendant quelques semaines.

ECOMOG : ECOWAS Monitoring Group in Liberia. Force d'interposition de la CEDEAO, constituée en août 1990, et dominée par le Nigeria qui fournit les deux tiers de ses troupes et monopolise son commandement depuis septembre 1990. A l'heure actuelle, des contingents du Ghana, de Sierra Léone, de Gambie et de Guinée sont également présents au sein de l'ECOMOG. Farouchement opposée à Taylor jusqu'en 1995 (au point de s'allier avec des factions hostiles au NPFL — AFL, ULIMO puis LPC, ULIMO-J, Coalition — et de mener des attaques contres des objectifs humanitaires dans le Taylorland), les casques blancs semblent ne plus vouloir faire obstacle aux ambitions de Taylor depuis la signature des accords d'Abuja. Par ailleurs, les bataillons nigérians sont connus pour être fortement impliqués dans le pillage du pays ainsi que dans un certain nombre de violations des droits de l'homme. Jusqu'en avril 1996, les forces d'interposition ont réussi à maintenir un semblant de sécurité dans la capitale puis dans le triangle Monrovia-Buchanan-Kakata, permettant aux organismes d'aide d'intervenir. Ce n'est plus le cas depuis avril 1996.

UNOMIL  : United Nations Observer Mission in Liberia. Contingent de quelques 400 observateurs militaires non armés de l'ONU réduit à quelques dizaines depuis fin 1994. Leur rôle a été des plus limités.

IGNU : Interim Government of National Unity. Gouvernement intérimaire dirigé par Amos Sawyer. Il a été mis en place sous l'égide de la CEDEAO en août 1990, et a été dissout le 7 mars 1994. Constitué de formations politiques diverses, il regroupait essentiellement des opposants politiques aux régimes autoritaires du passé. Son pouvoir ne s'est jamais étendu au delà de Monrovia.

LNTG : Liberia National Transitionnal Government. Gouvernement de transition établi à Monrovia, et organisé par les parties au conflit sous l'égide de la CEDEAO et de l'ONU en 1993. Il a été mis en place le 7 mars 1993. Un LNTG II a vu le jour à l'issue des accords d'Abuja. Couronné par une présidence collégiale — le Conseil d'Etat, comprenant les 3 principaux chefs de factions (Taylor, Kromah, Boley) et 3 personnalités civiles —, il comprend un certain nombre de ministères et des commissions en charge de l'aide humanitaire (NDDC, LRRC). Roosevelt Johnson était Ministre du Développement Rural avant d'être révoqué par le Conseil d'Etat.

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situation militaire

 

SM veilleSM apres accordOffensive 1994Signature abuja