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Section 2. L'ATTITUDE DES FACTIONS À L'ÉGARD DE L'AIDE ET SA SIGNIFICATION POTENTIELLE

Date de publication
Fabrice Weissman
Fabrice
Weissman

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Fabrice Weissman a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis chef de mission, il a travaillé plusieurs années en Afrique subsaharienne (Soudan, Erythrée, Ethiopie, Liberia, Sierra Leone, Guinée, etc), au Kosovo, au Sri Lanka et plus récemment en Syrie. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016).

Principaux acteurs du conflit, les factions armées ne sont pas restées insensibles aux ressources introduites par le dispositif de l'aide. Leur attitude à son égard est loin d'avoir été constante et encore moins systématiquement réfléchie. Néanmoins, il est possible de repérer un certain nombre de comportements récurrents (1) et de proposer quelques hypothèses quant à leur signification potentielle (2). Parmi les groupes qui s'affrontent directement au moyen de la violence physique, nous avons privilégié l'analyse des AFL, du NPFL, de l'ULIMO-J, de l'ULIMO-K et du LPC. L'attitude de l'ECOMOG sera envisagée dans la section suivante.


1. L'ATTITUDE DES FACTIONS À L'ÉGARD DE L'AIDE

Les factions ont adopté toute une série de comportements qu'il est difficile de classer dans des catégories étanches. Nous avons pris le parti de les différencier en fonction d'un critère simple : la gravité de l'atteinte qu'ils portent à l'intégrité matérielle et physique des acteurs humanitaires. L'attitude des factions peut alors s'inscrire sur une échelle de gravité croissante allant de la simple récupération symbolique à l'agression (pillage, harcèlement, prise d'otage…) en passant par l'orientation et la taxation économique des flux d'assistance. Rappelons qu'il est tout juste possible de décrire chacun de ces comportements, mais qu'il est extrêmement difficile de mesurer leur degré de systématicité.


1.1. La récupération symbolique des opérations d'assistance

La première série d'attitudes observée se situe dans l'ordre de la rhétorique et des symboles. En effet, c’est par la parole que les entrepreneurs politico-militaires libériens ont tout d’abord réagi à la présence humanitaire. D'un côté, ils ont dénoncé les lacunes du dispositif de l'aide, de l'autre, revendiqué la paternité de ses réalisations les plus populaires.

1.1.1. La dénonciation du dispositif de l'aide

Le discours des factions sur l'aide a souvent été critique. Les reproches adressés au dispositif humanitaire concernent en premier lieu ses aspects techniques. Il n'est pas rare d'entendre les différents leaders dénoncer l'insuffisance globale de l'aide accordée au Liberia et sa mauvaise qualité. Ainsi, le remplacement du riz par du blé concassé dans les rations alimentaires du PAM a été vivement stigmatisé — les Libériens considérant que cette céréale, non conforme à leur habitude alimentaire, est « tout juste bonne à nourrir les poulets.Ce type de réaction, relativement fréquente, a été enregistré par une équipe de la BBC en décembre 1995. Le reportage montre une femme dans un camp de déplacés, s'adressant véhément à la caméra en jetant avec dédain du blé concassé à des poulets… » Néanmoins, les mouvements armés modèrent leurs remontrances en fonction des organismes concernés. A Tapeta, les combattants nous ont déclaré que l'assistance fournie par World Vision était vraiment « cheap » comparée à celle de MSF  ! Le fonctionnement interne des organismes n'échappe pas à la critique. Ces derniers sont souvent taxés d'incompétence, de manque de déontologie, voire de corruption. En janvier 1996, Alahaji Kromah a accusé les ONG de ne pas toujours intervenir de façon « purement humanitaire »The New Republic (Monrovia), January 4, 1996. et de consacrer plus de la moitié de leur budget à des objectifs ne servant pas les intérêts des prétendus bénéficiaires.The National (Monrovia), February 2-5, 1996.

Cette mise en cause technique des acteurs humanitaires, s'accompagne parfois d'incriminations plus directement politiques. L'insuffisance quantitative et qualitative de l'aide est mise sur le compte de la préférence accordée par la communauté internationale à d'autres crises et notamment à celles situées sur le continent européen comme la crise yougoslave. « Ce n'est sûrement pas du blé concassé que vous distribuez en Bosnie ! » avons nous entendu de la bouche d'un responsable des AFL. Plus généralement, l'aide humanitaire est parfois perçue et dénoncée comme un alibi et un « antalgique bon marché » destiné à préserver les rapports de domination Nord-Sud. L'aide ne serait là que pour adoucir et perpétuer insidieusement les relations de dépendance profondément inégalitaires qui lient l'Afrique au reste du monde. Enfin, la neutralité des opérateurs a été mise en doute. Rare ONG à avoir assurée une présence quasi continue dans le Taylorland, MSF a été stigmatisée comme organisation pro-NPFL — ce qui ne l'a pas empêché d'être accusée par les hommes de Taylor de « collaboration avec l'ULIMO » en octobre 1992 dans le Lofa.

La dénonciation des insuffisances qualitatives et quantitatives du dispositif de l'aide et celle de son agenda caché — pro-occidental ou pro-factionnel — s'accompagne en général d'un discours tendant à faire porter sur la communauté humanitaire la responsabilité de la crise sociale et économique endurée par les Libériens : s'il y a pénurie, ce n'est pas de la faute des factions mais des acteurs humanitaires qui accomplissent mal ou ne veulent pas accomplir leur devoir. Il y a là une stratégie de dé-responsabilisation des acteurs politicomilitaires locaux cherchant à transférer la charge du bien être des populations civiles de la scène politique nationale vers la scène politique internationale. Ce discours est d'autant plus porteur que la longue histoire de dépendance du Liberia à l'égard de l'aide alimentaire américaine tend à faire passer l'assistance internationale pour une prestation « normale », pour un « dû ». En revanche, lorsque des opérations d'aide apportent une réelle amélioration des conditions de vie, les leaders factionnels tendent à en revendiquer la paternité.

1.1.2. La réappropriation des opérations d'assistance

• Les mouvements armés cherchent en effet à s'approprier symboliquement les opérations dont les bénéfices sont directement perceptibles. Ils utilisent pour ce faire le discours. A Tapeta, par exemple, nous avons observé — à la dérobée — une réunion entre le Général Power et la population au cours de laquelle celui-ci s'attribuait la paternité de la prochaine implantation de MSF : c'était grâce à lui que les civils allaient bénéficier prochainement des services de soins fournis par l'ONG. Parfois, les leaders tendent à passer sous silence le rôle des organismes d'aide pour apparaître directement comme les véritables prestataires de service. A cet égard, la récupération de la campagne de vaccination contre la fièvre jaune à Monrovia par le ministère de la Santé est exemplaire. Alors que la quasi-totalité du programme a été prise en charge par MSF, on pouvait lire dans la presse :

« About three weeks ago, a Yellow Fever outbreak was reported in Buchanan (…). To contain the outbreak and prevent a large scale epidemic (…), the Ministry of Health and the World Health Organization (WHO) have launched a vigorous immunization campaign nation-wide.»The Point (Monrovia), January 3, 1996. 

La « promptitude » et l' « efficacité » de la réaction du Ministre face à l'épidémie lui vaudront d'être élu « Ministre de l'année » par un journal de Monrovia, fin 1995.

• Les factions ont également cherché à s'approprier les interventions humanitaires par le marquage symbolique de celles-ci. La présence d'ONG locales, clairement identifiées comme relevant de la mouvance d'un groupe armé, permet à celui-ci de se présenter comme le distributeur final de l'aide. Cette ONG constitue parfois le partenaire opérationnel d'une grosse agence — comme LUSH (affilié au NPFL) utilisé par le PAM pour la distribution de nourriture dans le Nimba. Le plus souvent, elle se contente d’accoler son nom à une réalisation qui lui échappe — comme à Tapeta, où le centre de nutrition géré par World Vision est indiqué par un panneau ERA, organisme NPFL. Le marquage symbolique peut également s'opérer par des représentants officiels des factions. Leur présence à bord des convois d'assistance, lors des opérations de distribution ou de l'inauguration de centres de soins, etc., participe, entre autres, des mécanismes par lesquels les factions tentent de s'accaparer une partie de la paternité de l'aide. Dans la période récente, le LNTG II et ses diverses commissions ont fait de même en tentant, par diverses méthodes, de « labeliser » comme gouvernemental des interventions entreprises par des organismes indépendants.

Ainsi, c'est par le discours et le marquage symbolique, au travers de la dénonciation ou de la récupération du dispositif de l'aide, que les factions se sont d'abord adressées aux organismes d'assistance. Le propre de ces comportements est de ne pas porter atteinte — du moins directement — à l'intégrité physique et matérielle des acteurs humanitaires. Tel n'est pas tout à fait le cas de la deuxième série d'attitudes envisagées, qui s'articule autour de l'orientation des flux d'assistance.


1.2. L'orientation des flux d'assistance

Les mouvements armés ont tenté d'influencer le choix de la destination finale des opérations d'aide et celui des routes utilisées pour leur acheminement. En pratique, ils ont surtout essayé d'attirer l'aide dans les régions qu'ils contrôlaient et à l'orienter principalement vers les zones d'importance politique — capitales régionales (Gbarnga pour le NPFL, Voinjama pour l'ULIMO-K, Tubmanburg pour l'ULIMO-J) — et de fortes concentrations de troupes — villes de garnison, lignes de front. Inversement, ils ont régulièrement cherché à priver leurs adversaires de l'accès à ce type de ressources. De même, les mouvements armés ont parfois imposé certaines voies de communication. En 1992, par exemple, le NPFL a exigé que tous les convois à destination du Taylorland transitent par les points d'entrée aux mains de ses hommes. Soulignons que ces comportements ne sont apparus que graduellement. L'aide humanitaire n'a pas suscité d'emblée la convoitise des factions qui l'ont même considéré avec dédain.En 1990, lors de la première offensive du NPFL sur Monrovia, la seconde épouse de Charles Taylor, qui faisait office de Ministre de la Santé, n'a même pas pris la peine de recevoir une équipe de MDM, pourtant venue avec un matériel important pour monter une antenne médicale dans l'hôpital d'Harbel. Côté AFL, Stephen Smith relate que c'est fin 1990, 10 mois après le déclenchement des hostilités, que l'armée nationale a eu l'idée de « lancer un appel solennel à la communauté internationale » afin d'obtenir des vivres et des médicaments. Jusqu'alors, elle avait systématiquement ouvert le feu sur les journalistes et autres intermédiaires susceptibles de faire le lien avec les organismes d'aide (Libération, 10 octobre 1990). C'est progressivement qu'elles ont pris conscience de la valeur potentielle des ressources humanitaires et qu'elles ont, peu à peu, cherché à en orienter les flux. Pour ce faire, elles ont joué simultanément sur deux tableaux : la détermination des besoins et la définition des contraintes opérationnelles.

1.2.1. La détermination des besoins

• Pour attirer les secours, les groupes militarisés ont souvent mis en avant les besoins, réels ou fictifs, des zones qu'ils voulaient alimenter. Deux techniques, non exclusives l'une de l'autre, ont été utilisées à cette fin. En règle générale, les mouvements armés commencent par une campagne de (dés-)information sur la situation humanitaire dans leurs territoires. Il leur arrive de s'adresser directement aux organismes d'aide, auxquels ils transmettent des données plus ou moins précises.Du type : une épidémie a éclaté dans tel district, la famine menace plusieurs milliers de personnes dans tel autre… En janvier 1996, le NPFL avait même pris l'habitude d'appeler MSF tous les matins sur sa fréquence radio pour lui demander de monter un programme d'urgence choléra dans le Maryland.

Les groupes armés utilisent aussi le relais d'intermédiaires plus ou moins officiels. Ils peuvent canaliser leurs demandes au travers des autorités politiques investies de responsabilités dans la sphère humanitaire. Le « Ministère de la Santé » du NPRAG, les représentants des factions au sein de l'assemblée de transition (TLA), du LNTG et des différentes commissions (NDDC, LRRRC), ont fréquemment fait usage de leur position pour « informer officiellement » les organisations de la « gravité » de la situation humanitaire dans certaines zones. Des ONG locales ont été utilisées pour « garantir » la véracité des informations présentées. ERA et LUSH pour le NPFL, LIURD pour l'ULIMO-K ou Sarecom pour le LPC ont joué un rôle de porte-parole « indépendants » des besoins humanitaires des régions contrôlées par les groupes armés. Dans certaines circonstances, des réseaux de relations informels ont également été sollicités  ; des employés locaux ou des expatriés ayant des relations privilégiées avec certaines factions ont attiré l'attention des organismes d'aide sur la situation dans telle ou telle région. Enfin, la presse a été mise à contribution. Les factions, disposant chacune de journaux plus ou moins acquis à leur cause, ont profité de ce media pour « alerter » la communauté humanitaire sur « l'importance » des besoins dans leur région d'implantation.

Si la situation des populations civiles est bel et bien critique dans de nombreuses parties du Liberia, il n'est pas rare que les données transmises par les groupes armés soient volontairement erronées. Dans plusieurs cas, on peut parler de véritable campagne de désinformation. Lorsque les acteurs de l'aide prennent la précaution d'aller constater sur place l'état des besoins, ils découvrent alors des maladies fantômes et une situation nutritionnelle qui, lorsqu'elle est effectivement préoccupante, concerne un nombre de bénéficiaires largement inférieur à celui avancé — les factions ayant coutume de surestimer l'effectif des populations résidant dans les régions où ils veulent attirer l'aide : les capitales régionales, les villes de garnison et les zones à proximité des lignes de front.

• Parallèlement à ces campagnes d'information, les groupes armés ont mis en œuvre des « stratégies victimaires » destinées à exhiber de potentiels bénéficiaires, voire à en fabriquer. En 1995, par exemple, Action Contre la Faim a constaté lors d'une mission d'évaluation dans le Bong, que le NPFL avait fait sortir les civils du bush et les avaient rassemblés dans des lieux déterminés afin de faciliter le comptage et l'appréciation de leur situation nutritionnelle. Taylor a été beaucoup plus loin. En 1993, des équipes MSF ont observé dans le Greater Liberia des poches de famine créées de façon artificielle. Le NPFL avait rassemblé par la force des populations civiles, à l'écart de tout moyen de production et des circuits de commercialisation, de façon à ce que leur situation nutritionnelle se dégrade rapidement au point de justifier une intervention humanitaire. De même, un rapport de MSF sur les exactions commises au Liberia rapporte qu'à Toe Town, en juin 1994, « civil populations were prevented to flee from the frontline and were kept as hostages to attract humanitarian assistance. » Récemment encore, en juillet 1996, MSF et Action Contre la Faim ont découvert, au nord de Monrovia, un véritable « camp de la faim » où 343 personnes avaient été retenues en otage par l'ULIMO-K qui espérait ainsi susciter l'intervention d'organismes d'assistance. Généralement, ces stratégies victimaires sont menées conjointement à une campagne d'information afin de dynamiser la mobilisation des acteurs de l'aide.

En aval de ce jeu autour des besoins et de leur perception, les groupes armés ont également tenté d'orienter les flux d'assistance en pesant sur les contraintes opérationnelles.

1.2.2 La détermination des contraintes opérationnelles

• La manipulation de l'environnement de sécurité reste la manière la plus simple et la plus courante de peser sur la destination et les voies de passage de l'aide. Généralement, les pressions s'exercent de manière négative, pour interdire l'accès de certaines zones ou routes. Les exemples sont légion, notamment dans l'histoire de MSF. Ainsi, en juillet 1992, l'organisation avait été contactée par l'ULIMO pour ouvrir une mission à Bomi Hills, qui venait d'être pris au NPFL par les hommes de Johnson et Kromah. Le 26 août, une mission exploratoire conjointe avec le CICR et les Nations unies atteint la ville. Au retour, le convoi est attaqué au lance-roquettes par le NPFL qui parvient à détruire une voiture du CICR. La capitale ULIMO sera privée d'assistance pendant plusieurs mois. De même, en mars 1994, MSF était parvenu à convaincre CRS de faire de la distribution de nourriture à Compound II, en zone Taylor, au nord de Buchanan. Quelques jours après la mission d'évaluation de l'ONG américaine, le LPC lance une attaque contre le campement MSF et exécute une infirmière. La zone NPFL concernée sera évacuée par tous les humanitaires. Et on pourrait multiplier les illustrations à l'envie : blocus humanitaire de Monrovia par Taylor en novembre 1992,En novembre 1992, Taylor avait décrété un embargo total sur Monrovia. Il avait pilonné le port et l'aéroport et menacé d'ouvrir le feu sur tout avion ou bateau qui tenterait de briser le blocus. De fait, un navire affrété par CRS et transportant 3.000 t de riz n'avait pu accoster. Bien qu'imprécis, les bombardements du NPFL avaient fait grimper les primes d'assurance et renforcé l'inquiétude des armateurs, plus que jamais dissuadés de faire escale à Monrovia.fermeture de la route Kakata-Gbarnga par l'ULIMO début 1994…

En contrepoint des stratégies d'interdiction des zones ennemies, les groupes armés ont facilité l'accès à leur propre territoire en créant des corridors et des enclaves sécurisées. Cependant, même à l'intérieur de ces régions, la manipulation de l'environnement de sécurité n'est pas absente. Les factions se disent incapables de garantir l'intégrité des missions dans les zones où elles refusent de voir opérer des organismes d'aide — et de fait, les humanitaires doivent subir le harcèlement des combattants — et créent à l'inverse ce qu'elles appellent des « havres de paix » — « safe havens » — là où une présence humanitaire les intéresse.

• La même logique est reproduite au plan administratif et politique. Les factions multiplient les procédures contraignantes imposées aux interventions qui les dérangent et créent des facilités pour celles qui les arrangent. Ces pressions valent à la fois pour le choix des zones d'implantation et pour celui des voies de passage. En pratique, les entraves administratives prennent la forme de demandes d'autorisation préalables à divers organes (autorités en charge de l'aide, chefs militaires, représentants de l'administration civile…), de contrôles tatillons sur le contenu des convois, les modalités de passage, etc. La dispense de ces formalités, la mise à disposition d' « officiers de liaisons » — du moins lorsqu'ils sont réellement efficaces et qu'ils facilitent l'acheminement de l'aide — … jouent, à l'inverse, le rôle d'encouragements. Parfois, ces contraintes administratives prennent un tour plus politique. Faisant valoir des considérations de neutralité, d'équilibrage régional, de répartition des besoins…, les factions autorisent le passage et la distribution de l'aide dans certaines zones à condition que les organismes d'assistance interviennent également dans d'autres régions déterminées par elles.

Traditionnellement imposées par les diverses autorités militaires, ces contraintes politicoadministratives ont connu un nouvel essor avec la mise en place des institutions de transition post-Abuja. Regroupant toutes les factions militairement actives, le LNTG II et le Conseil d'Etat ont cherché à se constituer en structure d'encadrement des activités humanitaires. Cette volonté de prise de contrôle de l'aide par les institutions de transition a clairement été explicitée devant le Conseil de Sécurité des Nations unies par le chef de l'ULIMO-K, Alhaji Kromah. Parlant des organismes d'assistance en général, il déclara:Compte-rendu in The National, 2-5 February 1996.

« Along with certain specialized agencies of the United Nations, [the] NGO's have virtually been exclusively in charge of not only receiving the [international] funds, but determining in many cases where in their country of assignment they want to be. (…) There is certainly need for adjustments in these arrangements and attitudes. »

De fait, à partir de 1995, les organes intérimaires — différents ministères du LNTG II, commissions… — ont requis une information de plus en plus détaillée sur les opérations d'aide et ont mis en place des procédures offrant des possibilités de pression politique et administrative à plusieurs niveaux. En janvier 1996, la NDCC a tenté d'imposer un système d'autorisation et d'escorte pour tous les convois d'aide humanitaire. Ceux-ci devaient avoir l'assentiment préalable de la commission et des instances gouvernementales concernées par le secteur d'intervention. Parfois, les pressions ont été beaucoup plus directes. Toujours en janvier 1996, Charles Taylor, désireux de réorienter les distributions de nourriture vers l'intérieur du pays — et notamment vers les zones qu'il contrôlait — a menacé, au nom du Conseil d'Etat, d'expulser les organisations humanitaires qui continuerait à alimenter les camps de déplacés — majoritairement situés en zone ECOMOG.The National (Monrovia), 3 January 1996. Il est intéressant de relever comment, dans certains cas, les ennemis d'hier réunis au sein des institutions de transition ont réalisé une sorte d'« union sacrée » pour réaffirmer l'autorité de l'État sur les opérations d'assistance. Bien que partagées par de profondes rivalités factionnelles, les instances gouvernementales ont su faire bloc, sur des enjeux précis, pour peser sur les organismes d'aide — les mouvements armés ayant un intérêt commun à la soumission du dispositif humanitaire à des organes où ils sont représentés.

Information, désinformation sur les besoins, mise en scène, voire création artificielle de nouveaux besoins d'une part, manipulation des contraintes opérationnelles via des pressions militaires, administratives et politiques d'autre part, constituent ainsi les principales techniques utilisées par les groupes armés pour orienter les flux d'assistance. A priori, ce type de comportement n'est pas de nature à porter atteinte à l'intégrité matérielle et physique des acteurs humanitaires tant qu'ils se cantonnent à l'espace d'intervention qui leur est désigné. Cependant, les mécanismes d'orientation s'accompagnent souvent de processus de taxation économique qui imposent, quant à eux, une ponction plus ou moins importante sur les ressources humanitaires injectées.


1.3. La taxation des flux d'assistance

1.3.1. Divers mécanismes de taxation

• Qu'ils aient ou non cherché à l'attirer, les mouvements armés prélèvent — ou du moins tentent de prélever — une partie de l'assistance qui passe à leur portée. Divers mécanismes ont été employés, avec un succès extrêmement variable, les acteurs humanitaires parvenant parfois à opposer un front commun aux exigences des factions. Les groupes militarisés ont notamment essayé de lever des taxes. Le NPFL est le mouvement à avoir le mieux systématisé cette pratique. En septembre 1994, il avait tenté d'imposer un cadre de collaboration aux organismes d'aide au terme duquel, pour pouvoir avoir accès aux victimes, ces derniers devaient verser 15 % du budget global de leur mission à la branche humanitaire du mouvement, l'ERA. Celle-ci devait également recevoir l'intégralité du matériel des organismes à l'issue de leur intervention. En l'occurrence, les acteurs humanitaires étaient parvenus à résister à ces exigences draconiennes, bien que le NPFL ait pris sa population en otage en suspendant toutes les autorisations accordées aux organismes d'aide. L'ULIMO a également eu recours à ce genre de pratiques. En 1993, par exemple, le mouvement a envoyé une lettre aux organismes en charge de la distribution alimentaire dans les écoles, stipulant:News from Africa Watch, vol. 5, n°6, june 1993, p. 25.« You are requested to reserve on behave (sic) of the Educational Affairs Office one item each from the school feeding received for your school and for the month of february 1993. Such should be turned over to your principal for safe keeping, which, of course, will be picked up by us. »

Parallèlement à ces « droits d'opération », dont l'encaissement n'a pas toujours été facile en raison de la résistance des organisations humanitaires, les factions ont développé nombre de « droits de passage ». La perception de ces taxes est d'ailleurs l'une des raisons d'être des check-points qui parsèment les routes. Quelles que soient les autorisations dont peuvent se prévaloir les convois d'assistance, le passage des barrages tenus par les fighters donne toujours lieu à l'exigence d'une rétribution. Si certaines organisations refusent systématiquement de se plier à ces réquisitions, d'autres payent régulièrement. De même, l'utilisation des ports est fréquemment soumise à l'acquittement de taxes. A Greenville, par exemple, MSF était obligé de payer 5.000 LD à chaque fois que le bateau accostait.

• Parallèlement à ces techniques d'imposition, les factions ont cherché à s'accaparer une partie de l'aide par le biais des salaires versés par les organisations humanitaires. Ainsi, les mouvements ont essayé d'imposer la présence à bord des convois d'assistance, d'escortes armées ou d'officiers de liaison, rémunérés par les organismes d'aide. De même, ils ont fait en sorte que les missions installées sur leur territoire soient obligés d'embaucher un personnel minimum pour assurer leur protection — soit en raison de l'insécurité, soit parce que la présence de « gardes » était l'une des préconditions posée à l'ouverture. En règle générale, ces gardes appartiennent à la faction ou à des sociétés écrans des mouvements armés. A Greenville, MSF a été obligé d'embaucher un personnel de sécurité employé par une société de protection privée appartenant aux deux principaux généraux LPC de la ville — le général Sampson et le général Philipp. La SPITA (Samspon-Philipp International Agency), qui se définit comme « a private security agency initially designed to assist the NGO(s) », a mis à la disposition de MSF plusieurs gardes, rémunérés 1.500 LD par mois chacun. En fait, les employés ne touchaient que 500 LD (5 FF), les généraux empochant la différence. Plus généralement, les factions ont essayé d'étendre leur contrôle sur le personnel local employé par les organisations humanitaires, soit pour s'attribuer le monopole de leur désignation et s'attribuer le contrôle de leurs revenus (c'était l'une des clauses du contrat de collaboration proposé par le NPFL aux ONG en septembre 1994), soit pour les soumettre à une taxation spécifique a posteriori (c'était visiblement l'idée qu'avait Sampson et Philip à Greenville lorsqu'ils ont demandé à MSF de leur communiquer la liste des employés locaux).

• Enfin, les mouvements armés se sont accaparés une partie de l'aide via des détournements et des ponctions. Les combattants se sont fait inscrire sur les listes de bénéficiaires — manipulation d'autant plus aisée que ne portant pas d'uniforme, il suffit pour un fighter de dissimuler son arme pour apparaître comme un civil — et ont couramment rançonné les civils après les distributions de nourriture pour s'accaparer tout ou partie de leurs rations. Le refus des populations de se plier à cette extorsion a notamment été à l'origine du massacre de Carter Camp à Harbel en juin 1993. Confronté à la révolte des civils qui jugeaient les ponctions trop importantes, les AFL ont ouvert le feu, faisant 564 morts pour emporter 40 sacs de riz… Le racket des factions a atteint un tel niveau que dans certaines régions, les populations en viennent à craindre les distributions alimentaires. Par ailleurs, les mouvements armés ont profité des failles du système de monitoring de quelques agences. Ils ont surestimé les chiffres de bénéficiaires afin de bénéficier d'un surplus à leur seule disposition. Grâce à des complicités, ils sont parvenus à opérer d'importants détournements d'assistance, notamment alimentaire. En 1994, le PAM s'est rendu compte que les convois de 250 t qui partaient sous escorte lourdement armée en direction de Tubmanburg n'atteignaient quasiment jamais la population cible de 14.000 déplacés, laissant présager une ponction massive par des fighters ULIMO avec la complicité des ECOMOG.

1.3.2. Une pratique très décentralisée et difficilement quantifiable

L'essentiel de la taxation s'est opéré aux niveaux inférieurs et intermédiaires des mouvements armés. Ce sont les combattants de base et les commandants locaux qui perçoivent les droits de passage et d'opération, profitent des salaires locaux et détournent l'assistance. Par ailleurs, il n'y a pas de mécanismes de remontée/redistribution des ressources taxées mais une appropriation directe par le « percepteur ». Dans certains cas, cependant, les factions ont eu recours à un système moins décentralisé reposant sur des ONG locales inféodées. En imposant celles-ci comme partenaires opérationnels, les mouvements armés se sont octroyés une plus grande latitude dans la ponction des flux d'assistance et ont exercé un contrôle sensiblement plus centralisé sur les ressources collectées. Telle était notamment la fonction d'ERA qui, dans le cadre de collaboration proposé par le NPFL fin 1994, devait recueillir l'essentiel des taxes réclamées aux humanitaires.

Il aurait été intéressant de connaître le pourcentage global de l'aide ainsi accaparée par les factions. Malheureusement, une telle évaluation semble impossible à réaliser. Outre le manque de transparence des organismes d'assistance à ce sujet, il est difficile d'inférer des résultats à partir d'une étude partielle  ; la diversité des principes et des méthodes d'intervention des organisations, l'importance de l'équation personnelle des individus qui les représentent font que les agences connaissent des taux d'imposition extrêmement variables dans le temps et dans l'espace. Soulignons simplement que ceux-ci peuvent atteindre des niveaux très importants. En 1991, par exemple, la distribution de nourriture par LWS dans le Bomi était soumise à quatre niveaux de taxation : l'organisation devait prendre une escorte qui se payait en sacs de riz  ; malgré cette escorte, les convois laissaient une partie de leur chargement à chaque check-point ; dans les villages, les combattants étaient inscrits sur les listes de bénéficiaires — au demeurant, largement surestimées ; après distribution, les civils se faisaient à nouveau dépossédés d'une partie de leur ration. Selon un employé local de LWS, il n'était pas rare que plus des trois quarts de l'aide alimentaire échappe à ses destinataires…

Bien que ce type de comportements porte une atteinte régulière à l'intégrité matérielle des missions, ils laissent suffisamment de moyens à la disposition des acteurs humanitaires pour qu'ils poursuivent leur intervention et ne menacent pas systématiquement leur intégrité physique. Tel n'est pas le cas de la dernière série d'attitudes envisagée.

1.4. Les agressions : pillage, harcèlement, prises d'otage…

Tout au long du conflit, les factions ont régulièrement adopté des comportements « agressifs » à l'égard de l'aide, se traduisant par une atteinte grave à l'intégrité matérielle et physique des acteurs humanitaires. Ces derniers ont été la cible de pillages, de harcèlement, de prise d'otage.

1.4.1. La mise en cause de l'intégrité matérielle des acteurs humanitaires : les pillages

Si, dans les périodes de calme relatif, les factions se sont contentées de taxer une portion de l'aide qui passait à leur portée, chaque détérioration de la situation politico-militaire s'est accompagnée, de façon quasi systématique, du pillage d'une grande partie des moyens logistiques humanitaires. Ces pratiques se sont surtout développées à partir de fin 1991, avec la précarisation des positions NPFL liée à l'émergence de nouvelles factions. Il est difficile de recenser l'intégralité des exactions dont été victimes les organismes d'aide mais on peut néanmoins mentionner une série d'exemples édifiants.

En février 1992, cinq mois après l'interruption de ses programmes dans le Bomi pour raisons de sécurité, LWS tente une nouvelle mission exploratoire à la demande du commandant local NPFL qui lui promet de restituer des véhicules volés. La région était alors en proie à d'importantes infiltrations de l'ULIMO. La mission d'évaluation se solde par la perte de deux nouvelles voitures portant à 14 le nombre de véhicules saisis par le NPFL aux ONG depuis le début du conflit…Source : WFP Weekly Reports. Fin 1992, l'opération « Octopus » est précédée du pillage de l'entrepôt CRS de Buchanan et de la confiscation de tout le matériel MSF dans le Lofa. Les mois qui suivent sont ponctués de nombreuses exactions du même type. En mars 1993, la chute de Buchanan donne lieu au pillage de 700 t de riz par les AFL. En décembre, le Lofa est évacué par les humanitaires après de multiples intimidations. Lorsqu'ils regagneront la zone, deux mois plus tard, ils découvriront que tout le matériel et les infrastructures abandonnées par le HCR, MSF et LWS avait été saisies par l'ULIMO.

Mais c'est l'offensive des Forces de Coalition sur Gbarnga en septembre 1994 qui marque le passage à des pratiques de pillage généralisé et systématique. A cette occasion, les humanitaires présents dans le nord et le sud-est du pays ont perdu en quelques jours pour plus de 5 millions de dollars de matériel. 74 véhicules légers, 27 camions, 18 motos, plus de 4.000 t de nourriture ainsi qu'un nombre indéterminé de radios et d'ordinateurs ont été saisis par les différentes factions ! Confronté à la plus grosse perte de son histoire, le CICR décidait à l'issue de cet épisode de se retirer temporairement. Les autres organisations marqueront le coup en suspendant toutes leurs activités à l'extérieur de la zone ECOMOG. En juillet 1995, SCF-UK est la première organisation à reprendre les distributions de nourriture dans le Taylorland, mais son convoi est taxé, puis pillé en grande proportion. CRS et LWS suivront dans le nord mais perdront le chargement d'une quinzaine de camions. Selon la marge de manœuvre et les options stratégiques des mouvements armés, le matériel saisi est parfois rétrocédé lorsque la situation redevient plus calme. L'emprunt tend alors à se substituer au pillage, ce qui permet aux factions d'écourter le laps de temps pendant lequel les organismes d'aide évacuent leur territoire. Tel était, du moins, l'attitude des factions avant la reprise des combats en avril 1996. Celle-ci s'est soldée par un nouveau pillage généralisé au cours duquel les organismes d'aide ont perdu pour plusieurs dizaines de millions de dollars de matériel et fourniture (au minimum 20 millions de dollars), dont 489 véhicules.

De même que pour la taxation, le pillage s'opère d'abord aux niveaux inférieurs et intermédiaires des factions. Néanmoins, si les combattants de base conservent l'essentiel de la petite rapine, ils doivent généralement faire remonter les biens stratégiques ou de grande valeur — voitures, radios… — vers leur commandant local, qui à son tour, en rétrocède une partie à son état-major. Adaptation improvisée aux modifications de l'environnement de sécurité, au début du conflit, les pillages semblent aujourd'hui planifiés à l'avance. Peu avant la razzia massive de matériel humanitaire d'avril 1996, des généraux NPFL avait clairement prévenu AICF : il la laisserait travailler en paix tant que la situation politico-militaire resterait stable, mais ils s'empareraient de tous ses véhicules à la moindre alerte. Ce qui fut dit fut fait. De même à Greenville, il semble que l'ordre de saisir toutes les voitures et les radios des organismes d'aide en cas de reprise des combats avait préalablement été donné par Georges Boley lui-même. On peut donc parler de stratégie délibérée visant à attirer les organismes d'aide sur le territoire des factions pour ensuite les soumettre à un pillage systématique dès que le besoin s'en fait sentir.De même, on peut estimer que la présence d'importants stocks et matériels à Gbarnga n'est pas étrangère au fait que les "Forces de Coalition" aient développé de lourds efforts pour conquérir la ville.

1.4.2. La mise en cause de l'intégrité physique des acteurs humanitaires : harcèlement, prises d'otages

A de nombreuses reprises, l'intégrité physique des acteurs humanitaires a été mise en cause par les factions sur le territoire desquelles ils intervenaient. En janvier 1992, le fait qu'un fighter NPFL gifle le représentant UNSCOL à Zwedru, avait révélé à l'opinion publique internationale les multiples exactions dont étaient victimes quotidiennement les équipes d'assistance  : menaces, actes d'intimidations, détentions arbitraires, larcins… Le plus étonnant, est que ces comportements ne sont pas réductibles à une stratégie d'orientation des flux, dans la mesure où ils se produisent dans l'espace d'intervention désigné par les mouvements armés.

En plusieurs occasions, les équipes d'assistance ont même été prises en otage. A l'instar des pillages, cette pratique est apparue régulièrement dans les périodes de troubles militaires. Au moment de l'opération « Octopus », le NPFL avait retenu pendant quatre jours le coordinateur UNSCOL à Gbarnga et placé l'équipe MSF du Lofa en détention. Lors de l'offensive des Forces de Coalition, les hommes de Taylor ont pris en otage pendant quelques jours 5 travailleurs humanitaires et 43 observateurs des Nations unies. Le CICR rencontra d'énormes difficultés pour évacuer la zone. L'équipe mettra dix jours à regagner Monrovia, sous la protection des ECOMOG tanzaniens. Mais ces prises d'otage ont également eu lieu dans les périodes de calme relatif. En octobre 1993, alors que la situation militaire était à peu près stabilisée sur la lancée des accords de Cotonou, le NPFL s'empare à Gbarnga d'un convoi de 240 t de nourriture destiné aux zones qu'il contrôlait et place les 10 chauffeurs en détention. Ils seront libérés un mois et demi plus tard grâce à l'intervention de MSF et du Carter Center. En février 1996, alors que le cessez-le-feu d'Abuja tient encore, le LPC prend en otage à Zwedru huit membres de MSF et Oxfam qui convoyaient des voitures vers Greenville, pourtant situé en zone LPC. Et ce ne sont là que quelques exemples. A noter que jusqu'à maintenant, aucun expatrié appartenant à une organisation humanitaire n'a été tué au Liberia.On rapporte toutefois que quelques hommes d'affaires occidentaux impliqués dans l'économie de guerre des factions ont été exécutés. Un chercheur britannique travaillant de longue date à Harbel a également été assassiné par les AFL en 1993. Il était connu pour avoir protesté publiquement contre les exactions commises par l'armée nationale et dénoncé leur collusion avec l'ECOMOG. Deux infirmières du CICR ont elles aussi trouvé la mort en Sierra Léone en 1993 mais il semble que les factions libériennes ne soient pas impliquées dans cet assassinat. Par contre, une infirmière employée par MSF a été abattue en mars 1994 par le LPC, au nord de Buchanan.

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Les factions ont donc développé une gamme de comportements extrêmement diversifiée, allant de la récupération symbolique à l'agression en passant par l'orientation et la taxation. Notons que ces attitudes ne procèdent pas toutes d'une démarche « positive » visant à s'accaparer d'une manière ou d'une autre le bénéfice de l'aide. Les mouvements ont également manifesté de l'indifférence, voire de l'hostilité à l'égard des acteurs humanitaires. Malheureusement, en l'absence de données quantitatives, il est difficile d'évaluer la part respective et le degré de systématicité de chacune de ces catégories de comportements. Voyons maintenant quelle a pu en être la finalité.

r En résumé, les factions libériennes ont cherché à récupérer symboliquement les opérations humanitaires — soit en dénonçant les lacunes d'un dispositif de l'aide décrié comme responsable de la crise socioéconomique endurée par les Libériens, soit en revendiquant la paternité de ses réalisations les plus populaires.

Elles se sont efforcées d'orienter les flux d'assistance vers les zones d'importance politique (capitale régionale) et militaire (lignes de front, camps militaires), jouant, pour ce faire, sur la détermination des besoins (campagnes de désinformation, stratégies victimaires) et les contraintes opérationnelles (manipulation de l'environnement de sécurité et des procédures politico-administratives).

Les mouvements armés ont récupéré une partie des ressources matérielles de l'aide via des processus de taxation (taxes, salaires, racket) et de pillages, qui ont atteint une rare ampleur à partir de septembre 1994.

Plus généralement, les factions ont manifesté une certaine hostilité à l'égard des organismes d'aide, notamment perceptible dans le harcèlement et les prises d'otage dont ont été victimes un grand nombre de travailleurs humanitaires.


2. HYPOTHÈSES SUR LA FINALITÉ DU COMPORTEMENT DES FACTIONS À L'ÉGARD DE L'AIDE

L'attitude des factions à l'égard de l'aide semble renvoyer à la fois à leur logique de fonctionnement interne (2.1.) et aux relations qui les lient aux autres acteurs — les populations civiles, les mouvements armés adverses, la communauté internationale… voire les organismes d'assistance (2.2.).


2.1. Les ressources humanitaires dans le fonctionnement interne des factions

Dans quelle mesure les contraintes et la logique de fonctionnement internes des factions permettent-elles d'expliquer leur attitude à l'égard de l'aide  ? Le comportement des mouvements peut s'analyser non seulement au regard de leur économie de guerre, mais également à celui de leurs processus de mobilisation et de structuration.

2.1.1. Les ressources humanitaires dans l'économie de guerre des factions

• C'est par rapport au mode de financement de l'effort de guerre que les mécanismes d'orientation, de taxation et de pillage font d'abord sens. L'aide a joué un rôle important dans l'alimentation des combattants. Dépourvus de lignes de soutien logistique permettant d'assurer un approvisionnement régulier en nourriture, les mouvements armés ont été amenés à survivre sur le dos des populations locales, essentiellement par le biais du racket. L'assistance alimentaire a ici revêtu une importance cruciale, en raison des insuffisances de la production locale. Sa taxation avant, pendant et après distribution, a permis aux mouvements de remédier à leur désorganisation logistique et de parer aux situations de pénurie.

Par ailleurs, le pillage des moyens logistiques a contribué à l'équipement des factions en matériel de transport et de communication. Véhicules 4x4, camions tout terrain, matériel de radio-communication, etc., représentent un équipement particulièrement adapté au combat militaire… et qui fait cruellement défaut à de nombreuses factions. Le LPC n'a aucune radio en état de marche et pas de voiture à l'extérieur de Monrovia — du moins avant avril 1996… Quant au NPFL et à l'ULIMO, rares sont les véhicules qu'ils utilisent et qui n'ont pas été saisis auparavant aux ONG.On a pu croire, après les pillages massifs de septembre 1994, que l'emprunt des équipements allait se substituer à son aliénation définitive. Cette pratique euphémisée permettait aux factions de conserver sur leur territoire une présence humanitaire dont l'intérêt, comme nous l'avons vu et comme nous le verrons plus loin, est loin d'être seulement logistique. Néanmoins, les événements d'avril 1996 semblent marquer le retour à des pratiques de pillage pur et simple.

Enfin, il semblerait que les convois d'assistance aient épisodiquement servi à « sanctuariser » les lignes d'approvisionnement en matériel militaire de certaines factions. En 1993, l'ECOMOG soupçonnait le NPFL de faire coïncider le transit d'armes et de munitions avec le passage de l'aide humanitaire depuis la Côte d'Ivoire. Cette manœuvre lui aurait permis de dissimuler l'opération et de la protéger d'éventuelles attaques aériennes de l'aviation nigériane. Ceci étant, ces pratiques seraient restées limitées, l'effet « sanctuarisateur » de l'humanitaire étant relativement réduit, tant à l'égard des autres factions que de l'ECOMOG qui n'hésitera pas à bombarder un convoi MSF, des hôpitaux, des stocks CRS.

• Il est toutefois difficile d'évaluer la part relative des ressources humanitaires dans l'économie de guerre des factions. De toute évidence, les mouvements armés disposent d'autres ressources dont la valeur semble dépasser celle des équipements et de la nourriture saisis aux humanitaires. Les factions ont développé une économie clandestine florissante reposant sur l'exploitation du bois, du caoutchouc, du diamant, de l'or… et sur le pillage des infrastructures économiques et des biens privés. Charles Taylor, en particulier, a su nouer de nombreux contacts avec des entreprises étrangères pour commercialiser les richesses extraites sur son territoire.Sur l'économie de guerre du NPFL à l'apogée du Taylorland, cf. RENO (William). - « Foreign Firms and the Financing of Charles Taylor's NPFL ». - in Liberian Studies Journal, vol. XVIII, n°2, pp. 175-188. Payé en nature et en dollars, sa faction aurait donc eu les moyens de nourrir et d'équiper ses hommes sans recourir à la taxation de l'aide.

Par conséquent, s'il est impossible, en l'absence de données quantitatives, de mesurer l'importance relative de l'aide par rapport aux revenus occultes de l'économie de guerre, on peut néanmoins avancer :

1) que l'assistance humanitaire est loin d'être la seule source de financement des mouvements ;

2) que néanmoins, elle intervient dans des domaines stratégiques (nourriture, voitures, radios) et permet aux factions d’allouer l’essentiel de leurs ressources à l'achat d'armes et de munitions ou à l'enrichissement personnel;

3) que quelle que soit la valeur relative de l'assistance détournée, les réseaux d'approvisionnement instaurés par le dispositif de l'aide sont qualitativement d'un intérêt capital compte tenu du faible degré d'organisation logistique des factions.

2.1.2. Les ressources humanitaires dans la mobilisation et l'encadrement des combattants

Quelle a été l'utilisation des biens humanitaires ainsi injectés dans l'économie de guerre ? En premier lieu, ceux-ci semblent avoir joué un rôle dans la mobilisation des fighters. La majeure partie des combattants appartient à une catégorie sociale particulière, celle de la jeunesse rurale en crise. Dans les campagnes, une part importante des jeunes vit une situation de double marginalisation.On trouve une interprétation sensiblement similaire in RICHARDS (Paul). - « Rebellion in Liberia and Sierra Leone: A Crisis of Youth ? ». - in FURLEY (Oliver) ed. . - Conflict in Africa. - London : 1995, pp. 134-170. D'un côté, elle refuse le travail de la terre et le système de domination traditionnel, particulièrement pesant pour les cadets sociaux que sont les femmes et les adolescents. De l'autre, elle n'arrive pas à s'insérer dans le tissu urbain. Dépourvue du bagage éducatif, confrontée à un taux de chômage extrêmement élevé et souvent exclue des réseaux factionnels qui ont monopolisé l'appareil d'Etat et les secteurs rentables de l'économie, la jeunesse désireuse de quitter les campagnes s'est trouvée rejetée par les villes ou marginalisée en leur sein.

En rejoignant une faction, les jeunes accèdent à une « profession » — celle de combattant — qui les sort de cette impasse. La nourriture taxée sur les paysans et les organismes d'aide leur permet de survivre sans passer par le travail de la terre et la soumission à l'ordre traditionnel, ni par l'insertion dans l'économie urbaine. Le pillage leur permet d’acquérir les biens de consommation courants associés au mode de vie urbain (vêtements, radios, lampes, voitures…). Reste que la nourriture et le matériel prélevés sur l’aide humanitaire ne constitue qu'une partie des biens servant à rémunérer les combattants.

De plus, l'enrôlement et la fidélisation des fighters fait aussi appel à des rétributions symboliques. Le discours ethno-identitaire sert de base aux plus visibles d'entre elles. Les leaders ont joué sur l'interprétation ethnique des luttes politiques et économiques pour l'accès aux richesse et au pouvoir de l'État central.Différentes lignes de clivage ethnique ont été utilisées : Congo contre « Natives », Krahn (AFL, ULIMO-J, LPC) contre Gio et Mano (NPFL et ses branches dissidentes) — division très prégnante dans l'histoire récente dans la mesure où la domination Krahn sur l'appareil d'État à partir du coup d'État de Samuel Doe en 1980, s'est accompagnée d'une politique d'oppression sanglante contre les Gio et les Mano —, Sarpoh contre Kru — dans le Sinoe… Puis des alliances se sont formées. Les Mandingue (ULIMO-K), étroitement associés au régime de Doe, ont combattu aux côtés des milices Khran avant de s'opposer à elles puis de faire front commun en 1996 avec le NPFL. Rappelons avec insistance que l'ethnicité n'est pas la « cause » du conflit mais l'habillage dont il se pare, l'un des terrains sur lesquels il se joue. Comme le précise Jean-François Bayart:BAYART (Jean-François). - L'Etat en Afrique. La politique du ventre. - Paris : Fayard, 1989. « le tribalisme au lieu d'être en soi une force politique, est un canal par lequel se réalise la compétition en vue de l'acquisition de la richesse, du pouvoir, du statut… »L'exemple de la province du Sinoe est exemplaire de cette dimension instrumentale de l'ethnicité. La région est essentiellement peuplée par deux groupes de population. Les Kru, décrits par Louis Dollat comme « un peuple fier qui a échappé en grande partie à l'esclavage, spécialiste de la navigation, en particulier du passage de la barre ; les Krumen ont été au XIXème siècle les auxiliaires indispensables des marines européennes et américaines. » Ils se considèrent comme les véritables autochtones, comme détenteurs d'un privilège d'antériorité sur les autres peuples. En raison de leurs contacts avec l'Occident et de leur meilleur accès à l'éducation, ils ont été associés de près aux Congo et ont monopolisé les postes de l'administration provinciale. Les Sarpoh, quant à eux, sont un sous-groupe Khran originaire du Grand Gedeh. Ils auraient migré dans le Sinoe au XIXème siècle suite à une scission segmentaire. La tradition orale dit que les Kru leur auraient concédé des terres du côté de Juarzon. A la différence des Kru, concentrés dans les villes, la majeure partie des Sarpoh a vécu dans le bush et est restée à l'écart de l'économie Congo. En 1980, les Sarpoh profitent du coup d'État de Samuel Doe (Khran) pour prendre leur revanche sur les Kru. Les rapports de domination politique et économique sont renversés, les Kru subissant une violente marginalisation. C'est pourquoi, à l'arrivée du NPFL en 1990, ces derniers s'associeront aux rebelles pour retrouver leur position perdue. La domination NPFL est marquée par une politique de relégation des Khran, Sarpoh et assimilés, pourchassés et contraints de se réfugier dans le bush. Lorsque le Sinoe est reconquis par le LPC en 1994, les Kru subissent à leur tour une violente répression. (Aux dernières nouvelles, Greenville serait repassé aux mains du NPFL en avril 1996, laissant présager de nouvelles exactions contre les Sarpoh…).

D'autres ressources symboliques ont été mobilisées. Les factions ont fait jouer des répertoires historico-culturels valorisant les activités guerrières. Le NPFL a sollicité la figure mythique du guerrier Yacouba — nom donné en Côte d'Ivoire aux Gio et aux Mano — qui occupe une place légendaire hautement estimée dans l'imaginaire Dan.Cf. GALY (Michel). - « Massacres et fantasmes : une archéologie de la violence politique au Liberia ». - Université de Toulouse : dactylo., 30 p. La résistance des populations de l'hinterland à la « colonisation » noire américaine entamée au XIXème siècle a aussi servi de modèle. Cette continuité est perceptible dans l'emploi de surnoms guerriers — General Total Bone, General Dragon, General Death, General 24 hours, General Pussy Cat, Major Blood, Destroyer, RPG Junior, Hungry Lion… —, comparables à ceux utilisés par les « héros populaires » qui avaient mené la lutte contre la domination Congo — Jack Savage, Bottle of Beer, Black Will…Idem. Les factions ont également puisé leurs références mobilisatrices dans l'imaginaire occidental véhiculé par les films d'action américains et CNN.Cf. sur cette question RICHARDS (Paul). - « Rambo and War in Africa ». - Crosslines, April-May 1995, pp. 17-19. On ne compte plus les Rambo, Chuck Norris et autres Mission Impossible, ainsi que les figures noires de l'histoire européenne — Colonel Hitler —, et ses ennemis médiatiques — General Saddam Hussein. En bref, l'identification aux héros mythiques, tant de la tradition autochtone que du cinéma et de l'actualité occidentales, a constitué une ressource symbolique importante dans l'enrôlement des combattants. Ces processus ont été confortés par l'utilisation de répertoires magicoreligieux, soudant les groupes de fighters autour de protections magiques conférées par les « medecine men » associés à leur unité.

Enfin, parallèlement aux rétributions matérielles et symbolique, la violence et la coercition ont été utilisées à l'envie pour le contrôle des combattants, voire pour leur recrutement initial — c'est notamment sur ce mode que sont enrôlés une grande partie des enfantssoldats.Cf. Human Rights Watch/Arica. - Easy Prey : Child Soldiers in Liberia. - USA : 1994, 80 p. L'exécution, la mutilation, la torture, le mauvais traitement des fighters et des commandants dont le comportement excède la limite de tolérance acceptée par leurs supérieurs, sont des pratiques courantes.

Par conséquent, la mobilisation des combattants repose essentiellement sur des mécanismes de « socialisation guerrière » exploitant la double marginalisation endurée par une partie de la jeunesse rurale libérienne, qui refuse le travail de la terre et l'ordre traditionnel mais est rejetée par le milieu urbain. En rejoignant une faction, les jeunes fighters résolvent la contradiction dans laquelle ils étaient enfermés. Ils accèdent non seulement à une profession et à une série de rétributions matérielles, mais aussi à un statut social et à une identité. Celle-ci est attestée par les scarifications que portent les combattants dans leur chair et qui signent leur appartenance à un bataillon particulier. L'aide, orientée, puis taxée ou pillée, participe à ce processus de socialisation guerrière dans le cadre des rétributions matérielles qui lui sont associées.

2.1.3. Les ressources humanitaires dans l'équilibrage intrinsèque des factions

• Par delà l'entropie apparente de la scène politico-militaire libérienne, il est possible de repérer un schéma d'organisation global vers lequel les factions tendent à converger (cf. figure 2.1.).

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En règle générale, celles-ci ont une architecture pyramidale avec à leur sommet, le leader, entouré d'un cercle restreint de personnalités de second ordre, peu susceptibles de le concurrencer. Charles Taylor, notamment, a excellé dans l'art d'éliminer les potentiels numéros deux.Ce nettoyage a commencé très tôt avec l'élimination en juin 1990 d'Elmer Johnson, conseiller militaire particulier de Taylor, doté, selon les observateurs (cf. Le Monde, 10/11 juin 1990) d'un certain charisme et d'un grand sens politique. Par la suite, le leader du NPFL neutralisera systématiquement les potentiels numéros 2. Viennent ensuite une série de « Battalion Commanders » exerçant leur autorité sur des « Area Commanders » qui dirigent quant à eux quelques dizaines de combattants. Souvent, un bataillon particulier — qui peut changer au cours du temps — possède une prééminence, telles les « Special Forces  » au sein du NPFL. Considéré comme « unité d'élite », il bénéficie d'un traitement de faveur et constitue la branche la mieux organisée, la plus efficace et théoriquement la plus disciplinée, du mouvement. Rappelons encore une fois qu'il s'agit d'une présentation excessivement simpliste, réductrice et rationalisatrice de l'architecture militaire des factions dont la stabilité semble toute relative.

Le pouvoir à l'intérieur des factions semble reposer sur un système d'allégeance procédant à la fois d'une logique « proto-clientéliste » et segmentaire (cf. figure 2.2). Bien que les transferts ne soient pas rares — à l'image de ces soldats AFL, passés au INPFL avant de rejoindre le NPFL —, les fighters restent à peu près fidèles aux mouvements avec lesquels ils se sentent une communauté d'appartenance ethnique — AFL, LPC, ULIMO-J pour ceux qui se revendiquent Krahn ; NPFL, NPFL-CRC ceux qui se revendiquent Gio ou Mano ; ULIMO-K ceux qui se revendiquent Mandingue ; etc. Par contre, l'allégeance à un chef de faction particulier est particulièrement fluctuante. D’autant que les combattants de base semblent s’estimer d'abord liés à leur supérieur direct et non à leur leader factionnel. Par conséquent, les « Battalion Commander » constituent un maillon hautement stratégique de la chaîne de commandement. C'est sur eux que repose en définitive l'allégeance des combattants de base à un chef de faction déterminé.

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Or, dans les mouvements armés comme le NPFL, les bataillons sont relativement indépendants. Ils doivent subvenir eux-mêmes à tous leurs besoins, à l'exception de leur approvisionnement en armes et en munitions. Taylor parvient néanmoins à les dominer en recourant tout d'abord à des techniques « proto-clientélistes ».Le rapport de clientèle a été conceptualisé par Jean-François Médard (« Le rapport de clientèle : du phénomène social à l'analyse politique ». - Revue Française de Science Politique, février 1976, pp. 103-131) comme un « rapport de dépendance personnelle non lié à la parenté qui repose sur un échange réciproque de faveurs entre deux personnes, le patron et le client, qui contrôlent des ressources inégales. » Nous utilisons ici le préfixe « proto » pour souligner que la relation de clientèle est à l'état embryonnaire, le différentiel de ressources entre le patron et le client étant encore faible et en voie de consolidation.En échange de leur obéissance, de la mise à disposition de leur compétence militaire et de la restitution d'une partie des richesses qu'ils exploitent, le chef du NPFL leur offre une série de rétributions : des armes et des munitions, des opportunités de pillage et de contrôle de zones à forte concentration de ressources naturelles, des réseaux de commercialisation pour les biens qu'ils parviennent à extraire, des cadeaux (riz, vêtements, essence…) au coup par coup et une promesse de partage du gâteau national en cas de victoire. Ce système suppose un différentiel de ressources favorable à Taylor. Pour ce faire, il préserve un avantage militaire grâce au contrôle de l'approvisionnement en matériel stratégique et à ses troupes d'élite. Il garde l'ascendant économique en exerçant un contrôle sur les ressources exploitées (il s'arrange notamment pour que ses généraux soient payés en nature et conserve pour son propre compte les rentrées monétaires) et sur les canaux de commercialisation. Enfin, il fait jouer une logique segmentaire. Il brise les processus d'accumulation au sein des bataillons trop menaçants en changeant leur commandant, en modifiant leur lieu d'affectation, en jouant les unités les unes contre les autres pour les affaiblir mutuellement et renforcer son pouvoir par son aptitude à les concilier.A cette fin, Taylor a pratiqué une diversification des modes de fonctionnement de ses bataillons. Certains ont développé une logique entrepreuneriale axée sur l'exploitation économique des ressources naturelles. D'autres, comme celui de « Jack the Rebel », reposent sur une dynamique essentiellement prédatrice à base de racket, de pillage, etc. Selon les circonstances, Taylor s'appuie sur l'un ou l'autre de ces sous-groupes. Au besoin, il les oppose.

• Quel a été le rôle des ressources humanitaires dans ces processus de structuration interne ? En premier lieu, l'aide s'est avérée un allié objectif des leaders cherchant à renforcer leur emprise sur leur mouvement. En effet, l'organisation des factions présente un double problème pour leurs chefs : l'adhésion des combattants de base est largement médiatisée par les commandants locaux ; ces derniers sont susceptibles de s'autonomiser de façon dangereuse, de contester le leadership du mouvement ou de faire dissidence et se retourner contre lui. Les scissions du NPFL (INPFL, NPFL-CRC…), de l'ULIMO (ULIMO-J, ULIMO-K, ULIMO-J-K5…),K5 est le nom d'un bataillon ULIMO-J contestant le leadership de Roosevelt Johnson au profit du chef d'état-major du mouvement, Arma Youloh. les nombreux combats entre unités au sein des mêmes factions en sont la preuve. Or, l'injection de ressources humanitaires à la base, directement perçues par les combattants au travers de la taxation et du pillage, tempère un tant soit peu ce risque. Elle permet aux fighters d'être satisfaits de leur participation au système factionnel sans pour autant contribuer au renforcement des commandants locaux (dans la mesure où ceux-ci ne centralisent pas les ressources perçues sur les opérations d'assistance, qui font l'objet d'une collecte individuelle et immédiate).

Dans d'autres circonstances, l'aide a été utilisée par les commandants locaux pour renégocier le partage des richesses et du pouvoir au sein des mouvements. Tel était l'objectif du chef local du LPC qui prit en otage trois expatriés en février 1996 à Zwedru. Son discours à l'égard de Georges Boley était clair ; il ne libérerait pas les hommes tant que celui-ci n'aurait pas livré trois voitures à son unité. Plus généralement, il reprochait au chef du LPC de négliger son bataillon et entendait par cet acte se rappeler à son souvenir…


2.2. Les ressources humanitaires dans les rapports des factions avec leur environnement extérieur

2.2.1. Les ressources humanitaires dans les rapports des factions avec les populations civiles

Bien que le contrôle des populations n'ait pas constitué l'enjeu majeur de l'affrontement, il est apparu comme l'une de ses dimensions non négligeables. En effet, c’est sur les civils que repose l'essentiel de l'alimentation des combattants — sur un mode productif (au travers de la taxation ou du pillage des cultures rurales) ou sur un mode victimaire (en tant qu'appât d'une aide humanitaire prélevée avant ou après distribution). Par ailleurs, les populations constituent un réservoir de main d'œuvre utilisé par l'ensemble des factions dans le cadre de leur économie clandestine sur un mode parfois proche de l'esclavagisme.Cf. GOUZERH (Denis). - Populations en danger au Liberia depuis le début du conflit en décembre 1989. - Paris : MSF, juin 1996, dactylo. Ce ne sont pas les fighters qui saignent les hévéas, creusent les mines à ciel ouvert à la recherche de diamants, tamisent le fond des rivières pour trouver de l'or ou transportent à dos d'homme les biens pillés ! De plus, les civils apparaissent comme un enjeu militaire. A plusieurs reprises, les factions les ont utilisés comme « bouclier humain ». Cette tactique a particulièrement été employée à l'encontre de l'ECOMOG, qui malgré ses turpitudes essaye de minimiser les victimes civiles afin de gagner le soutien diplomatique et financier de la communauté internationale. Les populations constituent également un réseau d'informateurs permettant de prévenir l'unité combattante qui se dissimule parmi elles de la pénétration ou de l'approche de troupes ennemies. Enfin, les civils représentent un atout politique. La présence de populations sur le territoire d'une faction apparaît comme un gage de légitimité. Par conséquent, les mouvements armés se sont efforcés de contrôler les civils par divers mécanismes oscillant entre pratiques coercitives, rétributions matérielles et mobilisation symbolique. Dans plusieurs cas, l'aide a été mise à contribution.

Le système des check-points ainsi que la pratique de violentes exactions ont permis aux factions d'exercer un contrôle coercitif sur les déplacements de populations. Celles-ci ont souvent été concentrées à proximité de camps militaires et des lignes de front. L'assistance alimentaire est parfois venue en renfort de ces stratégies. Une fois la pompe humanitaire amorcée en réunissant de force des civils dans certaines zones, la distribution de nourriture contribue à fixer les civils sur leur lieu de déplacement. Tel a été le cas dans le Lofa en 1991 lorsque le NPFL a utilisé les populations pour attirer une aide qui de fait, a servi à alimenter ses troupes lors de leur offensive en Sierra Léone en mars. Le même phénomène s'est reproduit ultérieurement à Tapeta, Kakata…

Ceci étant, les relations entre les factions et les civils ne se sont pas toujours exercées sur un mode coercitif. Le NPFL a tenté une mobilisation de type politique, de façon à gagner l'adhésion des populations au lieu de l'imposer. Encore une fois, l'aide a été utilisée. Les ressources économiques mais aussi bureaucratiques introduites par les opérations d'assistance ont notamment donné corps au gouvernement fantôme du NPFL. S’appropriant l’action des humanitaires, le NPFL a essayé de s'affirmer comme une véritable administration, gérant des services de soins et distribuant de la nourriture. Inversement, les diatribes de Taylor sur la responsabilité des organismes d'aide dans la crise sociale, économique, voire politique, du Liberia, ont tenté de masquer sa propre implication dans le délitement du pays. Les mouvements représentés au sein de l'IGNU puis du LNTG I et II utiliseront également cette double stratégie.

A noter que jusqu'en 1993, Taylor a pu utilisé d'autres ressources pour mobiliser politiquement la population. A Buchanan et à Greenville, il demandait à ce que les compagnies internationales présentes payent les employés locaux en dollars américains et que les navires venant chercher du bois, du caoutchouc et des minerais de fer, amènent à l'aller un chargement de riz. Début 1990, il avait même arraisonné un navire transportant des céréales qu'il avait distribuées en partie à la population. A Buchanan, la LAMCO était tenue de fournir de l'électricité gratuitement à la population de même que la STC à Greenville. Cependant, ce type de prestations a quasiment disparu après juillet 1993 et n'a jamais eu cours sur le territoire des autres factions, faisant de l'aide humanitaire la seule source de rétributions positives en faveur des populations.

2.2.2. Les ressources humanitaires dans les processus de légitimation internationale

Il n'est pas question d'entrer ici dans un débat théorique sur la notion de « légitimité internationale ». Nous voudrions simplement mentionner l'existence de stratégies par lesquelles les factions ont cherché à être reconnues par les autres États et les organisations internationales, comme véritable « partie au conflit », — autrement dit comme interlocuteur incontournable dans le cadre d'un processus de règlement politique —, ou comme représentant légitime de l'État libérien.

Par divers procédés, les mouvements ont fait en sorte d’apparenter les accords pratiques passés avec les agences humanitaires à une reconnaissance officielle de leur autorité. Ainsi, en janvier 1992, le NPFL était parvenu à convaincre le sous-comité UNSCOL pour l'agriculture d'alterner le siège de ses rencontres hebdomadaires entre Gbarnga et Monrovia — ce qui était une manière d'accorder au NPRAG un degré de légitimité au moins équivalent à celui de l'IGNU. De même, les mouvements armés ont essayé de multiplier les représentations humanitaires dans leur capitale politique. Plus généralement, les procédures administratives, l'exigence de la signature de « memorandum of understanding »… visent à assimiler la reconnaissance de fait des autorités factionnelles par les organismes d'aide, à une reconnaissance officielle, elle même présentée comme une reconnaissance internationale.

Par ailleurs, les factions sont intervenues en amont pour mettre en avant leur conformité aux critères de légitimité internationale généralement admis, et qui tiennent essentiellement à l'exercice d'un contrôle effectif sur le territoire et les hommes. En permettant à des organismes d'aide de travailler dans un environnement sécurisé, en leur imposant des voies de passage — comme Taylor en 1992, exigeant des opérateurs humanitaires qu'ils utilisent uniquement les points d'entrée au Liberia contrôlés par le NPFL — et des zones d'intervention, les factions affichent une forme de souveraineté territoriale. Elles montrent qu'elles maîtrisent un espace géographique déterminé, dont elles peuvent garantir la sécurité et dont elles déterminent les conditions d'accès. Inversement, pour contester la légitimité internationale d'un mouvement adverse, les factions essayent de mettre en doute son aptitude à contrôler un territoire.

Plus, en zone NPFL et en zone ECOMOG, les organismes d'aide ont véritablement donné corps aux institutions politiques mises en place des deux côtés de la ligne de front. Leur appareil bureaucratique a permis de pallier la désorganisation administrative alors que leur action a pu passer pour des prestations de service public. Partout au Libéria, les organismes d'aide sont apparus comme des administrations civiles de substitution.

Soulignons que les rapports des factions avec la communauté internationale ne se sont pas toujours exercés sur le mode de l'acquisition de légitimité. Les mouvements ont également cherché à faire pression sur les États. Plusieurs prises d'otage de personnel humanitaire peuvent s'analyser en ce sens. En pratique, les mouvements se sont généralement contentés de ces prises de gage, sans jamais vraiment les utiliser.En août 1990, "Prince" Johnson (leader du INPFL, faction dissidente du NPFL dissoute en 1992) avait pris en otage une quinzaine de ressortissants étrangers, dont un Américain, pour réclamer une intervention internationale. Il s'estimera partiellement satisfait par la création de l'ECOMOG et les libérera, soulageant les USA qui poussaient à une solution régionale de peur d'être entraînés dans le conflit. Néanmoins, il semble qu'il n'y ait pas eu de travailleurs humanitaires parmi les 15 personnes détenues.

2.2.3. L'aide humanitaire : tiers ou partie au conflit ?

Ainsi, l'essentiel du comportement des factions renvoie à une logique « utilitariste ». Mais un certain nombre d'attitudes n'entre pas dans ce cadre d'analyse. La violence qui accompagne de temps à autre la taxation, les pillages, les prises d'otage, le harcèlement et les vexations dont sont victimes les travailleurs humanitaires alors même qu'ils interviennent dans les zones déterminées par les factions, les détentions arbitraires qui ne renvoient pas à une stratégie de prise de gage, etc., sont autant de comportements qui apparaissent a priori sans fondement — et en tout cas, qui ne sont pas réductibles à une stratégie de récupération de l'aide ou d'interdiction des bénéfices de celle-ci à la partie adverse. A vrai dire, les acteurs humanitaires semblent parfois la cible d'une animosité qui les vise en tant que tels.

Aussi, est-il permis de se demander si le dispositif de l'aide est véritablement perçu comme neutre ou si au contraire les mouvements armés le considère comme une partie au conflit. De fait, l'impartialité des humanitaires a souvent été mise en cause. Étant donné la valeur politique et militaire de l'assistance, la présence d'une même organisation sur le territoire de plusieurs factions est souvent perçue par chacune d'entre elles comme une trahison ou comme un soutien à l'ennemi. Si certains leaders parviennent à y voir un gage de neutralité, tel n'est pas toujours le cas des fighters. La présence quasi continue de la section belge en zone NPFL a amené les autres factions à la taxer d'organisation pro-Taylor. Ce qui n'a d'ailleurs pas empêché le NPFL d'accuser MSF d'espionnage en faveur de l'ULIMO. Cette suspicion a été confortée par la politique de communication de certaines agences. Dénonçant la situation humanitaire, les violations des droits de l'homme, l'insécurité dont sont victimes leurs équipes, les organismes d'aide ont parfois été vus comme des agents de déstabilisation cherchant à ternir l'image de telle ou telle faction. D'où une certaine paranoïa — qui explique certaines restrictions de circulation imposées aux organisations d'assistance — et un ressentiment contre la communauté humanitaire dans son ensemble lorsque celle-ci élève la voix.

A certains égards, les acteurs humanitaires apparaissent également liés au conflit social sur lequel les mouvements fondent la mobilisation de leurs combattants. Il ne serait pas étonnant que les combattants de base aient cherché, au travers des acteurs humanitaires, à régler leurs comptes avec le milieu urbain qui les rejette. L'appropriation brutale des biens de consommation véhiculés par les humanitaires et l'humiliation de ces derniers sonnent comme une revanche. Il y a dans ces comportements une forme d'affirmation de soi face aux détenteurs du capital culturel et matériel. De même, on peut voir dans ces attitudes agressives une forme de renversement des rapports de domination nord-sud : les fighters manifestent leur ressentiment face à des organismes humanitaires dont ils ne retiennent souvent que l'indécente opulence. A de nombreux égards, les acteurs de l'aide cristallisent les frustrations socio-économique des jeunes combattants.

Enfin, le fait que l'aide internationale soit presqu'entièrement canalisée par les ONG et les agences multilatérales n'a pas été sans susciter la rancœur des leaders factionnels qui se sont sentis doublement dépossédés. Ceux qui ont accepté de jouer la carte des processus de paix se sont retrouvés au sein d'institutions de transition (IGNU, LNTG I, LNTG II) privées de la rente bilatérale et dotées d'un budget en général 6 fois moindre que celui géré par les acteurs humanitaires. Compte tenu de la relative indépendance des acteurs humanitaires et de l'importance de leur capacité opérationnelle, les chefs militarofactionnels ont également perçu leurs intervention comme une atteinte à leur compétence politique empiétant sur leur souveraineté.

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