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Le vaccin contre le Covid-19, bien commun de l’humanité, vraiment ?

Date de publication
Natalie
Roberts

Médecin de formation, Natalie a toujours souhaité rejoindre MSF. Après 9 ans de pratique, y compris au service des urgences à Bristol, elle rejoint MSF en 2012. Elle participe à différentes missions, aux Philippines, au Yémen, en Syrie, en RCA, en Ethiopie et en Ukraine. Avec l’aide de La Fondation MSF, elle suit un master « violence, conflict and development » à Londres, avant de rejoindre le département des urgences au siège de MSF à Paris. Elle travaille aujourd'hui comme directrice d'études au CRASH. 

Nathalie
Ernoult

Chargée de campagne pour la CAME (Campagne d’accès aux médicaments essentiels).

Ce blog a été publié dans ID4D, un blog animé par l'Agence Française de Développement, le 16 novembre 2020. 

Le bénéfice du vaccin n'est réel que dans le cadre d'une réponse biomédicale, sociale, politique et économique rationnelle et complète, adaptée à l'évaluation locale de la crise sanitaire et de ses impacts.

En juin 2020, 154 leaders mondiaux – lauréats du prix Nobel et autres célébrités – ont signé une lettre appelant les organisations internationales et les gouvernements à affirmer haut et fort que le vaccin Covid-19 était un bien commun mondial, et à adopter des mesures en ce sens. Leur appel soutenait que "en fin de compte, la seule façon d'éradiquer définitivement la pandémie est de disposer d'un vaccin qui puisse être administré à tous les habitants de la planète, urbains ou ruraux, hommes ou femmes, vivant dans des pays riches ou pauvres".

Mais au-delà de l’idée d’universalité, la définition de ce qu'est un bien commun mondial n'est pas aussi claire qu’on pourrait le penser de prime abord. Cette notion est en effet une construction sociale dépendante de valeurs éthiques et politiques qui varient selon les pays et les sociétés, et qui évoluent avec le temps.

Aujourd’hui, avec l’arrivée imminente des vaccins Covid-19, quelles pourraient être les conséquences de leur classement en tant que bien commun ? Bien que l'intention derrière cette initiative soit louable, à qui pourra véritablement bénéficier cette déclaration étant donné les connaissances actuelles sur la pandémie, la nature des vaccins qui sont en cours de développement et les plans prévus pour leur distribution ?

L'état des lieux de la pandémie

Huit mois après que l'épidémie de coronavirus Covid-19  a été qualifiée de « pandémie » par l’Organisation mondiale de la santé, ses impacts ne sont ni universels ni homogènes. La France, comme d'autres pays européens, est au cœur d'une seconde vague de l’épidémie, touchant de façon disproportionnée et catastrophique les personnes âgées. Bien que les taux d'incidence en France soient similaires dans toutes les tranches d'âge adulte, 92 % des décès sont survenus chez des personnes de plus de 65 ans, l'âge médian de ces décès étant actuellement de 84 ans.

Trois pays – les États-Unis, l'Inde et le Brésil – constituent près de la moitié des 50 millions de cas de Covid-19  notifiés dans le monde, les États-Unis représentant à eux seuls 20 % de tous les décès. De nombreux pays à faible revenu, en particulier en Afrique subsaharienne, ont jusqu'à présent connu de faibles taux de mortalité et de morbidité directement liés au Covid-19. Pourtant, ces Etats ont été touchés de manière disproportionnée par les conséquences économiques désastreuses des mesures prises pour empêcher la circulation du virus. Celles-ci ont conduit à une réduction des transferts d’argents par les immigrés à destination de leur pays d’origine, à une baisse des exportations des matières premières et à une incapacité à rembourser les dettes.

Jusqu'à présent, de nombreuses inconnues quant à l’évolution de la pandémie et incertitudes sur l’efficacité des outils médicaux subsistent. Le tableau devrait évoluer avec le temps, renforçant le besoin de flexibilité dans la réponse et de continuer à suivre toutes les pistes prometteuses pour limiter l'aggravation de la catastrophe.

Le vaccin n’est pas une solution miracle

La recherche et le développement de vaccins génériques susceptibles d’être rapidement modifiés afin de s'attaquer à différents agents pathogènes se poursuivent depuis des années. Ces efforts sont alimentées par un financement massif des entreprises pharmaceutiques par certains Etats. Et l'épidémie de coronavirus a entraîné de nouveaux investissements considérables. Plus de 139 vaccins candidats sont actuellement en développement. Onze d'entre eux en sont aux derniers stades des essais cliniques, et les signaux sont prometteurs : les premières doses devraient être administrées au début de l'année prochaine. 

Cependant, il est peu probable que ces vaccins soient une solution miracle qui permettra soudainement le retour à la vie normale à travers le monde. Pour commencer, les agences réglementaires américaines et européennes ont fixé à seulement 50 % la démonstration minimale d'efficacité. Concrètement, cela veut dire que les personnes vaccinées ont deux fois moins de chances de développer la maladie que les personnes non vaccinées. Il faut espérer que les premiers vaccins démontreront une efficacité bien plus élevée, comme c’est a priori le cas pour le vaccin de Pfizer BioNTech qui annonce une efficacité de 90%.

Cela étant dit, il reste certaines zones d’ombre, les données n’étant pas actuellement accessibles, et il n'est pas encore certain que tous les vaccins provoqueront le même niveau de protection chez les personnes âgées, qui sont les plus exposées aux formes graves de la maladie et au risque de mourir.

La faible probabilité d’une éradication totale du virus

Sans entrer dans les détails immunologiques, ces premiers vaccins sont développés et évalués pour leur capacité à empêcher les personnes infectées de développer des symptômes, pas nécessairement pour les empêcher d'être infectées ni, surtout, d'être contagieuses lorsqu'elles sont infectées. 

De nombreuses incertitudes subsistent quant à la corrélation entre les manifestations cliniques du Covid-19 et la transmission du virus. Mais il est de plus en plus évident que les enfants peuvent être infectés et transmettre le virus, même si la grande majorité d'entre eux ne présentent pas de signes de la maladie. De même, il se peut que les adultes vaccinés soient asymptomatiques mais contagieux, protégés contre la maladie eux-mêmes, mais capables de porter le virus et de le transmettre à d'autres sans le savoir.

Au vue des informations actuellement disponibles, même si ces vaccins étaient administrés à tous les habitants de la planète, la probabilité d'une éradication mondiale du virus resterait faible. La stratégie de vaccination optimale viserait à protéger les personnes à risque de développer une forme grave de la maladie, plutôt que d'essayer de contrôler le virus lui-même. 

Compte tenu de l'état de la pandémie, la cible prioritaire de la vaccination devrait être les personnes âgées et les personnes présentant des comorbidités spécifiques, vivantes dans des zones de forte transmission du virus, ainsi que le personnel de santé exposé de manière disproportionnée aux patients infectés. Protéger ces cohortes avec un vaccin efficace pourrait réduire la charge de morbidité mondiale et par conséquent les taux de mortalité. Mais le virus risquerait de continuer à circuler au sein de la population, comme d'autres coronavirus qui provoquent de simples rhumes.


Un vaccin, sinon rien ?

Le vaccin est-il donc un bien commun mondial ? Pour faire court, il semble que non. Il est même quelque peu irrationnel de débattre de ce point pour le moment – ces vaccins n'existent même pas encore, et il y a trop d'incertitude quant à l'impact qu'ils auront. Qu'elle soit motivée par la compétition pour le profit, ou le désir de réduire les effets catastrophiques de la pandémie, ou les deux, la vitesse à laquelle des candidats vaccins s prometteurs ont été développés est impressionnante. Toutefois, même si un vaccin efficace émerge bientôt, les limites de la capacité de production mondiale montrent qu'il ne sera pas disponible à une échelle adéquate avant de nombreux mois, quand la situation pandémique aura peut-être changé. 

Faire la promotion à tout va du vaccin comme bien commun exagère son importance, suscite des attentes irréalistes et crée une pression politique. Cela encourage un investissement massif, voire excessif, de fonds publics exclusivement dans le secteur privé, c'est-à-dire dans l'industrie pharmaceutique, au dépend d’autres mesures nécessaires pour atténuer la catastrophe : notamment le développement de traitements spécifiques et d'interventions de soins efficaces pour les personnes qui développent la maladie.

Vaccination universelle et réponse biomédicale

Pour un pays à faible revenu, qui en outre ne fait pas face à un nombre important de cas graves de Covid-19, l'affectation des maigres ressources publiques dans l'ambition de vacciner la population est difficilement justifiable. Particulièrement lorsque l'impact social et économique de la pandémie sur les individus est extrême dans ces contextes où il n'y a pas de système de sécurité sociale pour fournir un filet de protection minimal.

Par ailleurs, l'éthique consistant à recommander l'administration de nouveaux vaccins, dont les effets à long terme sont inconnus aux individus peu susceptibles de souffrir d'une maladie plus que bénigne, doit être examinée de près.

Il n'y a pas d'avantage évident pour l'humanité à promouvoir, à ce stade, l'accès universel à la vaccination. Cela ne veut pas dire que ces vaccins ne seront pas utiles dans la réponse à la pandémie : une protection des personnes à risque peut permettre aux populations de vivre avec le virus, plutôt que d'en mourir. Mais le bénéfice du vaccin n'est réel que dans le cadre d'une réponse biomédicale, sociale, politique et économique rationnelle et complète, adaptée à l'évaluation locale de la crise sanitaire et de ses impacts.

Pour citer ce contenu :
Natalie Roberts, Nathalie Ernoult, Le vaccin contre le Covid-19, bien commun de l’humanité, vraiment ?, 18 novembre 2020, URL : https://www.msf-crash.org/fr/blog/le-vaccin-contre-le-covid-19-bien-commun-de-lhumanite-vraiment

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Commentaires

La guerre des #vaccins contre le #SARS-Cov-2, quelle position pour #l’Afrique ?
Par Dr Tshiula Lubanga, Albert, MD, MPH, MSF Waca

La guerre des vaccins covid-19 est lancée !!! On résume, la bataille fait rage entre les Etats-Unis, l’Europe, la Chine et la Russie. Elle fait rage entre les occidentaux et les autres. Elle fait rage entre modèle vaccinal, entre ADN et ARN. Elle fait rage entre les antivaccins et les pro vaccins. Chaque partie montre sa force et de son idée du monde et de la vie. La bataille fait rage, les organes de régulation pour la sécurité sanitaire, ne sont plus consultés au motif de « l’urgence sanitaire ». Les autorisations sur la validation ou l’autorisation d’utiliser un vaccin ou un médicament, devient un outil d’affirmation de la souveraineté nationale. Dans cette bataille vaccinale, le leadership de l’Afrique se trouve entre les mains de l’Afrique du Sud, seule nation africaine membre du BRICS qui est associé à ce stade à la question de la vaccination contre la Covid-19.
Sur les plateaux de télévision, le monde médical est divisé en deux. Quand j’attends les interventions de certains confrères et consœurs sur les chaines de télévision (surtout française) actuellement, il y aurait « des malades covid-19 positifs » et un autre groupe « des malades covid-19 négatif ». Est-ce que l’indicateur clé d’une maladie ou d’un malade serait alors la positivité ou non aux tests de laboratoire PCR ou antigénique à la covid-19 ?
Pour rappel, la notion de maladie est plus complexe qu'il n'y paraît. La maladie est une catégorie de la nature, mais c'est aussi une construction sociale et anthropologique. Trois réalités doivent être considérées pour définir la maladie (1) les troubles biologiques, (2) le ressenti objectif ou subjectif de la personne, (3) le processus de socialisation des épisodes pathologiques.
Pourquoi l’occident court derrière les vaccins de la covid-19 ? Est-ce que l’Afrique doit-elle courir derrière les vaccins de la covid-19 ? L’Afrique doit avoir sa propre stratégie et sa propre approche sur cette question des vaccins et de la vaccination contre la covid-19.
La RDC à travers son Président de la République, Felix Antoine Tshisekedi, prendra pour 2021 – 2022, la direction de l’UA. Parmi les questions que cette organisation devra prendra en charge, la question de la « sécurité et de la souveraineté sanitaire de l’Afrique » doit être une priorité et doit être considéré comme une question de sécurité africaine.
Malgré les prédilections alarmistes des experts, l’Afrique gère et contrôle mieux la pandémie de la Covid-19. Pendant donc cette période de contrôle de cette épidémie, l’UA doit se pencher sur une stratégie vaccinale continentale contre le SARS-Cov-2. Cette stratégie qui doit être produite par les états et les centres de recherche Africain doit définir les conditions et les critères de choix d’un ou plusieurs vaccins qui devra être utiliser sur le continent dans un cadre sécurisant et sûr de la population africaine. La question de la vaccination contre le SARS-Cov-2 (la Covid-19) reste très sensible et explosive en Afrique. Rappelons les déclarations malheureuses de certains chercheurs occidentaux, qui auraient voulu tester des vaccins en Afrique, faisant référence aux expériences réalisées dans le cadre de la recherche sur le VIH/SIDA ou du paludisme. Voilà, pourquoi, la question vaccinale ne doit pas être traitée par les organisations ou autres agences (OMS, GAVI ou autres ONG Internationales), car nous avons besoins de la confiance et de l’adhésion de la population pour réussir une action de santé publique. Ces organisations ou Agences doivent jouer un rôle secondaire dans l’accompagnement de l’UA dans un cadre ouvert et transparents dans le respect du RSI (règlement sanitaire international).
La stratégie africaine sur les vaccins et la vaccination contre le SARS-Cov-2 devra répondre aux objectifs suivants : (i) Compléter l’arsenal tactique dans la gestion et la maitrise de l’épidémie de la Covid-19, (ii) faciliter l’accès aux vaccins contre la Covid-19 au continent africain en garantissant une sécurité et protection de la population au niveau sanitaire, (iii) renforcer et améliorer la couverture vaccinale des antigènes prioritaires dans le cadre de la vaccination de routine, (iv) assurer les choix d’un ou des vaccins qui respectent des normes d’efficacité, d’innocuité et de qualité sans subir des pressions externes des marchés du vaccin.
Au regard de la guerre et de la bataille internationale sur la vaccination contre le SARS-Cov-2, qui oppose les scientifiques et les politiques (les vaccins de la covid-19 étant devenu une question de propagande politique et une arme de diplomatie d’influence multilatérale pour une hégémonie mondiale), l’UA et les chercheurs en la matière doivent anticiper la réflexion sur la stratégie vaccinale africaine de la vaccination contre le SARS-Cov-2.
Avant d’adopter et de valider la stratégie vaccinale contre le SARS-Cov-2, l’UA a travers un comité technique indépendant devra répondre ou prendre en compte quelques questions clées : (i) l’efficacité du vaccin en lien avec la morbidité et la mortalité ainsi que la question de l’innocuité des vaccins, (ii) l’efficacité du vaccin en terme de santé publique dans le cadre la gestion épidémiologique (transmission et duplication virale), (iii) les questions logistiques liées à la chaine de froid et l’administration, (iv) la surveillance post vaccinale sur les effets secondaires et indésirables du à la vaccination, en effet actuellement le monde médical n’a pas un recul suffisant sur les questions de sécurité de différents candidats vaccins.
Dans les épidémies courtes et fulgurantes comme la covid-19, la progression de la transmission dépend de la contagiosité de l'agent infectieux, des mesures d'hygiène et des contacts sociaux ". Comment assurer une surveillance épidémiologique de la Covid – 19 ? Dix mois après la déclaration de la pandémie, nous insistons sur les éléments clés de cette pandémie :
- La définition du « cas malade de la covid-19 » : est-elle claire ? est-elle adaptée ? est-elle cohérente avec le système de surveillance mis en place ?
- Le mécanisme de notification de la covid-19 : est-il clair ? est-il efficace ? Permet-il de saisir la périodicité de l’épidémie ?
- L’analyse de données de la covid-19 : convient-elle ? donne-t-elle une photographie correcte de la situation ? est-elle utilisée dans le processus décisionnel de la réponse ?
- Le personnel impliqué dans la réponse de la covid-19 : a-t-il une bonne compréhension claire de son rôle dans la chaine des gestions de la réponse à l’épidémie ? est-il suffisamment formé ou recyclé sur la gestion et la maitrise des épidémies ? dispose-t-il des équipes et matérielles suffisantes pour la gestion de l’épidémie ?
- Test PCR et Antigénique : sont-ils bien interprétés ? permettent-il de tester rapidement et tracer le virus ? permettent-ils de traiter précocement (stade bénin de la maladie de la covid-19) les malades ?
Pour réussir et obtenir l’adhésion des populations africaines à la stratégie vaccinale contre le SARS-Cov-2, chaque pays doit élaborer un plan de communication propre et contextuel pour informer et communiquer les communautés, les grands publics, les agents ou personnel de la santé en toute transparence sur le choix des vaccins, origines des vaccins et les objectifs attendus. On voit bien en science sociologique et anthropologique, que la réaction des uns et des autres dépend face à une réponse scientifique des croyances et des valeurs sociales. Mais qu’il soit du Nord, du Sud, de l’Est ou de l’Ouest, la démarche clinique individuelle ou de santé publique, doit se construire dans l’interaction du patient et du médecin, de la communauté et des institutions de protection sanitaire en tenant compte de leurs représentations respectives de la maladie ou du risque sanitaire dans un contexte social donnés.

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