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IV – PRÉSENCE ET PRATIQUES, OU LA CONSTANCE D’UN ‘NE PAS NUIRE’

Date de publication
Judith Soussan
Judith
Soussan

Diplômée de Relations internationales (Institut d'Etudes Politiques de Paris), de Logistique humanitaire (Bioforce-Développement) et d'Anthropologie (Université Paris-I), Judith Soussan a rejoint MSF en 1999. Elle y a effectué des missions de terrain (Sri Lanka, Ethiopie, Soudan, Territoires palestiniens) avant de travailler, au siège, sur la question de la protection des populations. Après une échappée loin de MSF pendant laquelle elle pratique le reportage radiophonique et collabore à un projet sur les questions d'immigration, elle retrouve le Crash en 2015. Elle a récemment contribué à l'ouvrage "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (chapitre "Qabassin, Syrie. Une mission MSF en terre de Djihad" - CNRS Editions, 2016).

A l’issue d’un parcours chronologique au travers des conceptions de notre responsabilité face aux violences, il s’agit à présent de nous intéresser de plus près aux pratiques concrètes et décisions mises en œuvre sur le terrain. Cette partie vise à en donner un aperçu, en s’appuyant principalement sur les trois études de cas effectuées ; elle fait également intervenir des éléments tirés d’autres situations, anciennes ou contemporaines, retenus au cours de la revue des documents-cadres ou lors de réunions et discussions récentes au siège de MSF.

Seule la lecture des études de cas permet cependant d’approcher avec finesse les variations des perceptions, les complexités des arbitrages opérés, et leur articulation à des contextes à chaque fois différents. En tentant ici de ramasser cette variété dans une série de remarques plus générales, nous nous exposons immanquablement au risque de rigidifier des pratiques qui sont certes déployées en référence au cadre que nous avons longuement décrit, mais qui se donnent aussi comme réactions à des situations concrètes ; des pratiques en somme qui tout à la fois procèdent du cadre de référence et le façonnent ou le dépassent.

Afin de réduire le risque de ce biais mécaniciste (qui supposerait qu’à une situation donnée correspondrait immanquablement une réponse précise), il ne sera pas question ici de nous aventurer trop loin du côté du pourquoi – c’est-à-dire des motifs ou des perceptions à l’origine d’actions dont nous ne possédons jamais que des bribes. Notre point de départ sera davantage le quoi : ‘qu’est-ce qu’on fait’, envers qui, concrètement, dans différentes situations, en lien avec des menaces qu’il faudra préciser.


ÊTRE PRÉSENT

Ainsi que nous l’avons entrevu, des années 1980 à aujourd’hui, l’évolution du discours sur la présence est nette. Responsabilité et acte en soi, résumant l’engagement du médecin-témoin dans les années 1980 – témoignage de solidarité, soutien militant, condition de la parole qui gêne –, elle cessa d’être un ‘manifeste’ au début des années 1990 avec l’ouverture des terrains d’action. Au milieu de la décennie, Kibeho et Srebrenica relativisèrent fortement l’idée d’une vertu dissuasive de la présence. On continua cependant de la penser comme soutien moral aux populations et signal d’un regard extérieur potentiellement gênant aux auteurs de violence. Les références à la présence comme valant en soi se firent plus rares à mesure qu’émergeait la figure du secouriste, « présence » devenant de plus en plus souvent synonyme « d’action médicale ».

Au-delà de cette évidence que sans présence, point d’action concrète, «être présent» demeure néanmoins chargé d’un sens particulier. Dans la guerre ou l’insécurité, la volonté aujourd’hui d’agir «au plus près des violences» fait singulièrement écho à celle, auparavant, d’être «auprès des populations». Et si MSF continue à se battre pour établir sa présence médicale dans les pays en guerre et les zones les plus instables en leur sein, ce n’est certainement pas en pensant que celle-ci est néfaste: « On apporte un peu de sécurité à des gens avec qui on travaille. Si cette évidence n’existe pas, toutes les justifications de l’aide humanitaire volent en éclat» (entretien R. Brauman). On se rappelle par ailleurs comment, dans les années 1990, la question de l’établissement d’un programme en Corée du Nord, au Rwanda dans les prisons, au Burundi et au Mozambique dans les camps de regroupement, fut à chaque fois d’abord tranchée positivement. Plus récemment, l’existence d’un projet au Myanmar a relevé de la même logique: la question de savoir si cette présence était plus néfaste que bénéfique ne fut pas tranchée en amont, mais une fois que celle-ci était établie: d’abord y aller.

Sur un plan plus concret, la réaction de l’équipe de terrain à l’annonce de fermeture du camp de déplacés de Nyala au Darfour début 2004 nous parle aussi du sens attribué à la présence, au sens le plus concret cette fois. Après avoir manifesté sa désapprobation, l’équipe décida en effet de passer dans le camp la nuit précédant cette fermeture : elle souhaitait être sur place pendant tout le processus, espérant que sa présence physique sur les lieux permettrait de prévenir de possibles abus. Quelques semaines plus tard, à Mornay, la même équipe s’inquiéta au contraire des possibles effets pervers de sa présence, au moment où les déplacés lui faisaient savoir que celle-ci les protégeait au cœur de la campagne de destruction en cours. Incertaine sur les intentions des milices qui sévissaient alentour, elle craignait en effet que ce sentiment de sécurité ne se révèle être un piège. Les membres de MSF entendent en effet souvent exprimer ce sentiment des populations d’être protégées par leur présence :

« Quand tout le monde te dit ‘le fait que vous soyez là nous protège’, est-ce que tu peux dire ‘non, non, ça n’est pas vrai, n’y croyez pas’, (…), tu es obligé de l’entendre » (entretien T. Allafort, directeur des urgences). « Ne serait-ce que par effet de réalité, de présence, dans certaines situations, tu ne peux nier l’impact que tu as, même si ça n’était pas ton objectif, l’effet induit par ta présence – et donc il te crée des responsabilités (…) Quand on voyait la réaction des déplacés du Darfour, quand ils te parlaient, ils pensaient que tu contribuais grandement à leur protection, que ça avait quelque chose à voir, et qu’il était important que tu t’exprimes, du chef politique à l’habitant de base – l’habitant de base disait qu’heureusement qu’on était là et pas seulement pour distribuer des choses; ils avaient vraiment l’impression que ça contribuait à leur sécurité, ils avaient subi de très grandes violences, ils étaient très heureux de voir des équipes MSF (…) et nous on leur disait ‘on ne restera pas silencieux, comptez sur nous’, et en même temps en leur disant ‘il ne faut pas que vous ayez des illusions, la présence d’organisations humanitaires n’a jamais empêché des massacres de survenir’ » (entretien J-H Bradol). « Est-ce que notre présence a été efficace ? on a ce fantasme, la population a ce fantasme » (ex-Chef de mission Colombie)

Qu’il soit surévalué, constaté, ou parfois fantasmatique, dans tous les cas l’impact plutôt positif de la présence n’est donc pas une idée qui serait construite par les seuls volontaires. Une idée certainement associée, chez la plupart des MSF, à la conscience de sa fragilité.


OBTENIR L’ACCÈS

L’accès aux populations affectées est alors le premier enjeu pour MSF. En témoignent l’intensité des efforts entrepris en permanence en vue de l’obtenirDans les années 1980, l’étroitesse de facto de l’accès induisait une acceptation de l’impossibilité d’être partout. (qu’il s’agisse de l’accès à un pays ou, la plupart du temps, à une zone particulière). Ainsi par exemple les tentatives répétées, persistantes, d’obtenir l’accès aux zones de combat au Sri Lanka en 2006 font écho aux tentatives étalées sur près d’un an d’établir une présence au nord de l’île dans les années 1990; les missions exploratoires se multiplient dans chacun des pays où l’on est déjà implanté ; des soins ambulatoires sont mis en place afin d’atteindre les villageois cachés dans la brousse en RCA, comme hier les réfugiés rwandais dans la forêt zaïroise. Le refus d’accès à des zones de combat ou de violences suscite alors l’inquiétude des membres de MSF, qui voient dans le huis-clos une condition favorisant le développement des violences. Dans des situations où un tel déni d’accès se prolongeait, MSF a régulièrement recouru à des prises de paroles publiques – ainsi pendant la seconde guerre tchétchène, au Libéria en 2003, au Sri Lanka en 2006 ou en RCA en 2007. Elle l’a fait davantage encore lorsque l’accès à des populations précédemment assistées a été perdu : pendant la traque des réfugiés rwandais en 1996-97, au Darfour après la fermeture du camp de Nyala en 2004, ou encore lorsque des populations étaient « prises au piège des combats » au Libéria en 2003. Dans ces prises de parole, la demande d’accès à des populations était à chaque fois couplée à l’expression d’une inquiétude concernant des violences craintes ou en cours.

Mais l’accès n’est jamais ‘d’un bloc’, ainsi que l’illustrent les arbitrages fréquents entre accès acquis et accès recherché, et entre silence et parole. Ainsi au Darfour fin 2003, début 2004, l’accès existe mais de façon infime : les expatriés sont peu nombreux, visas et autorisations de circuler sont donnés au compte-goutte. MSF va cependant juger préférable à ce moment de garder le silence sur les entraves à l’accès et les violences, dans l’espoir de préserver et consolider sa présence (l’accès acquis), dans un contexte où elle estime sa capacité de négociation trop faible.

A partir de l’établissement de la présence (au sens d’action médicale cette fois), nous pouvons nous tourner vers les pratiques concrètes en lien avec des violences, des pratiques tantôt visibles, tantôt discrètes ; marginales, exceptionnelles ou courantes ; institutionnalisées ou non ; déployées en direction d’individus ou de groupes – autant de niveaux d’analyse possibles qui les relient à diverses logiques d’action. Dans un parcours nécessairement contrasté, nous tenterons d’en extraire quelques éléments de constance.


SÉCURISER LE SOIN

Au-delà de la différence de contextes et d’époques, les études de cas font émerger de façon saillante un même constat – celui que la préoccupation pour le sort des gens dans la violence se manifeste d’abord dans les modalités de l’action (la mise en œuvre des secours), donnant lieu à des pratiques qui ne se disent pas comme « pratiques de protection », mais procèdent toutes d’un souci de ne pas exposer à la violence/des violences.

Cette préoccupation s’exprime dans l’effort généralisé de faire respecter la neutralité de l’espace où sont prodigués les soins. Ainsi que l’indiquent les panneaux « no weapon », affichés aux portes des hôpitaux et cliniques MSF, éviter la présence d’hommes en armes dans leur enceinte est une bataille parfois quotidienne menée par les équipes sur le terrain. L’enjeu fut poussé à son extrême pendant le génocide au Rwanda, où préserver l’immunité de l’hôpital relevait de l’exploit : l’équipe put se féliciter qu’au moins « aucune exaction n’a[it] été commise dans l’hôpital » (CA mai 1994). Ailleurs, aujourd’hui, un effort similaire peut être observé dans de nombreuses situations moins aiguës – comme par exemple dans le cadre des cliniques mobiles en Colombie, que l’équipe s’emploie à « démilitariser » en obtenant que les milices n’y soient plus présentes. La vivacité de nos réactions est l’une des façons pour nous de signifier à ces acteurs que la transgression de l’espace d’immunité de l’hôpital ne saurait être tolérée. Ainsi en Somalie en 1993, où MSF demanda une enquête à la suite du bombardement de l’hôpital où travaillaient ses équipes ; ou lorsque des hommes en armes pénétrèrent en nombre dans une structure MSF pour y chercher des gens : protestations de l’équipe (Rutshuru, 2005), fermeture temporaire de la clinique (Bentiu, 2003), etc. Un souci de non-militarisation qui peut cependant masquer le fait que la sécurité ne se résume pas à l’absence d’armes : la découverte que des viols étaient perpétrés la nuit au sein de l’hôpital d’Adre (Tchad) l’a récemment rappelé. Par ailleurs, objet d’efforts permanents et incorporé par tous, le souci de préserver un espace sans armes peut se muer en réflexe dont on perd de vue la finalité (la sécurité du personnel et des patients). Un incident récent au cours duquel l’accès à l’hôpital MSF fut refusé à un ministre de la santé parce qu’il était accompagné de gardes du corps (pour visiter son chauffeur grièvement blessé) a récemment soulevé cette question.

A des échelles différentes, chacun de ces exemples illustre l’enjeu de maintenir un minimum de sécurité non négociable sous peine que l’action médicale ne devienne une mise en danger – minimum requis qu’aucune règle de conduite ne saurait néanmoins garantir entièrement.

Dans la même logique, la prise en charge de victimes de violence a donné lieu depuis quelques années à des pratiques ou des ‘façons de faire’ souvent en lien avec l’exigence de qualité et d’accès aux soins, et qui toutes visent à ce que le moment du soin n’ajoute pas à la violence déjà subieUn entremêlement qui nous rappelle que la récusation d’un ‘rôle protecteur’ n’a nullement évacué les enjeux autour de la sécurité des personnes, mais les a ramassés autour du patient..

Dans les projets incluant une prise en charge des victimes de violence sexuelle (ou ‘VVS’), l’exigence de la confidentialité s’est ainsi peu à peu imposée comme impérative pour l’accès aux victimes. Parce qu’il s’agit de victimes et non de malades, parce qu’elles sont victimes d’une violence particulière, invisible et stigmatisante, la publicité du préjudice subi leur apparaît comme une mise en danger. Il y a là un enjeu inédit pour les équipes MSF dont l’expérience a longtemps été celle de camps de réfugiés ou d’hôpitaux où elles effectuent une prise en charge ‘quantitative’ mettant souvent à mal la confidentialité des entretiens. Des exemples y compris récents montrent la difficulté à tenir ensemble les deux exigences de la publicité de l’offre de soins et de la confidentialité du soin lui-même. Le constat d’une faible fréquentation de la consultation VVS a pu ainsi pousser une équipe à demander à des « elders » d’établir des listes de patientes violées. Martelée aux équipes de terrain, l’exigence de confidentialité est de plus en plus intégrée comme impérieuse mais demeure bien souvent vécue comme un casse-tête opérationnelUn casse-tête dont il a été pris acte, avec l’ouverture en 2007 d’un poste spécifiquement dédié aux VVS, longtemps après que les autres sections ont mis en place un tel support.. Une fois celui-ci dénoué, c’est dans l’interaction avec des agences « de protection » cherchant à produire des rapports sur les viols qu’ont émergé de nouveaux enjeux. MSF doit-elle contribuer à documenter les viols et ‘témoigner’ (ainsi que le font de nombreuses agences), ou préserver avant tout la confidentialité ? Dans les cas étudiés, chaque fois que ces deux exigences ont été perçues comme non compatibles, nous avons opté pour la deuxième, nous inscrivant en faux par rapport à des activités homologuées « de protection » dont nous contestions qu’elles apportaient en fait un mieux pour la sécurité de la personne. Cette position est clairement à mettre en lien avec l’individualisation du rapport aux patients suscitée par ce type de prise en charge.

Cet enjeu de confidentialité se pose également à propos des certificats établis pour les victimes de violencesL’enjeu est né autour des violences sexuelles. Pertinent pour les blessés, il n’avait cependant pas émergé en trente ans de prise en charge.. Pratique médico-légale qui a fait l’objet d’efforts du siège en vue de convaincre les médecins qu’elle faisait partie de leur responsabilité, la certification pose en même temps le problème de la mise en danger potentielle de la personne du fait des informations consignées. De ce fait, il a été souligné que les victimes doivent être libres de décider de prendre le document sur le moment, ou plus tard, ou pas du tout. Le paradoxe ici encore veut que cette pratique soit couramment associée au champ de la « protection », y compris à MSF même – ce qui est à ma connaissance le seul usage légitime du mot en interne aujourd’hui. Nous nous situons ici au cœur des difficultés liées à la polysémie du terme : il s’agit bien de protection au sens juridique strict, c’est à dire que ce document doit permettre à la victime de faire valoir ses droits plus tard, sur un plan judiciaire (plainte). En ce sens, il n’y a précisément aucune raison particulière pour qu’il concoure au présent à une protection au sens commun du terme (en l’occurrence, l’insistance sur le possible danger pour la victime à l’avoir entre les mains a probablement écarté le risque qu’il soit considéré par les équipes comme ‘protecteur’). Il n’y aucune raison non plus pour que ce document lié à la protection juridique de l’individu résume à lui seul l’action possible ou souhaitable de MSF face à ces violences prises collectivement (comme la prise de parole par exemple). Les débats internes jouent parfois sur cette ambiguïté, la référence à la certification y fondant l’idée que MSF ‘fait ce qu’elle a à faire’ en termes de « protection » (voir l’étude de cas Nord Kivu).


NE PAS EXPOSER

A côté de cette exigence de sécurisation de la sphère circonscrite de l’hôpital (comme lieu) et du soin (comme moment), c’est plus généralement dans les modalités de mise en œuvre des secours que s’opèrent des adaptations chaque fois que sont identifiés des canevas de violences précis auxquels l’action de MSF pourrait exposer.

Lors de la traque des réfugiés rwandais en 1996-97, deux équipes ‘explo’ différentes font le même constat que leurs efforts pour atteindre les réfugiés dans la forêt semblent ne pas «améliorer les chances de survie des réfugiés», voire les mettre en danger en permettant de les localiser. A chaque fois, elles réorientent l’action: arrêt des tentatives d’aller à leur rencontre, décision de ne plus offrir de soins que sur les routes principales; arrêt du recueil d’information au cœur de la forêt, auprès des villageois, après avoir observé que cela mettait ceux-ci également en danger. Un ajustement similaire du lieu de délivrance des secours est opéré au Darfour en 2004, dès l’ouverture du projet Mornay, quand l’équipe constate que les abords du wadi, à quelque distance du camp proprement dit, sont dangereux pour les déplacés. Le choix d’un point de distribution d’eau plus proche du camp est directement lié à cette menace identifiéeVoir dans l’étude de cas Darfour la comparaison entre la fourniture d’eau et celle de fourrage.. Les exemples de tels ajustements sont nombreux, où le rôle que peut jouer l’action dans l’exposition à des violences identifiées est examiné. Ils s’apparentent souvent à des réaménagements ou à des abstentions – abstention de distribution lorsque le risque de pillages est considéré comme élevé, dans les centres de santé approvisionnés par MSF en RDC aujourd’hui, ou auprès de déplacés au Liberia en 2002: « notre stratégie consiste à exposer et fixer le moins possible les déplacés en ne faisant que du médical et de l’eau (nous évitons les secours pour ne pas donner prise aux pillages systématiques)» (CA février 2002); abstention d’assistance dans les camps de réfugiés de la frontière guinéo-libérienne en 2001, situés trop près de la zone de combatEn l’occurrence, MSF plaida pour la réinstallation des réfugiés à une distance raisonnable de la frontière : ce furent les réfugiés qui refusèrent, préférant rester dans une zone considérée comme dangereuse, mais proche de leur région d’origine, plutôt que de s’en éloigner. (CA 2 mars 2001). Ces pratiques demeurent donc indexées à l’action de secours.

De façon similaire, l’idée qu’une sortie tardive de l’hôpital puisse constituer une exposition accrue aux risques environnants a donné lieu à des aménagements pratiques, comme à Rutshuru (RDC) par exemple. Ces aménagements ne se sont cependant pas d’emblée présentés à tous sur le mode de l’évidence. A plusieurs reprises, des victimes de viol vues en consultation quittèrent l’hôpital au crépuscule ; la dangerosité accrue des routes à cette heure n’était en somme pas spontanément mise en lien avec l’action de MSF autour de la question de l’exposition. L’intervention de personnes extérieures ou plus sensibilisées a probablement joué un rôle dans l’idée que ce faisant, l’action de secours se ‘retournait’ en mise en danger. A la suite de cette prise de conscience, la coordination décida de systématiser la consigne de garder les personnes la nuit dans l’hôpital après une certaine heure. Ici encore, individualisation du soin et exigence accrue face à notre propre action se conjuguent pour rendre de moins en moins acceptable l’idée d’une ‘casse’, d’un prix à payer pour la personne du fait du danger environnant – et pour favoriser l’émergence de la question du rôle joué par MSF dans l’exposition à ce danger.

Parler d’une aide qui se retourne en mise en danger, ainsi que nous venons de le faire, ne doit cependant pas laisser penser qu’existeraient des entités en soi que seraient l’aide ‘pure’ ou l’aide ‘retournée’. Si nous avons employé ces termes, c’est bien pour signaler des processus de prise de conscience à l’issue desquels les risques, bénéfices, effets pervers de l’action sont jaugés de façon différente par les personnes sur le terrain et au siège.

Cette remarque vaut même pour la situation extrême où l’aide est utilisée par des acteurs armés pour perpétrer des violences – c’est-à-dire où l’aide devient complice active et non plus passive. Certes, nous le savons, il y a là depuis l’Ethiopie pour MSF (France en particulier) un saut qualitatif parce que sa responsabilité est directement en jeu. Dans deux situations où le rôle de l’aide « au service des bourreaux » apparut clairement aux personnes gérant les programmes à MSF-F (en Ethiopie en 1985, au Zaïre en 1997), elles exprimèrent l’idée d’une rupture radicale, où l’urgence que « cela cesse » et soit dénoncé l’emportait sur toute autre considération. Pour autant, l’examen de l’épisode de la traque des réfugiés rwandais dans l’est du Zaïre en 1996-97 le souligne, cette image même de l’aide-appât procède d’une prise de conscience et d’une qualification de la situation qui ne furent pas immédiates, ni sur le terrain ni aux sièges respectifs des sections. Que l’on parle rétrospectivement « d’appât » et de « traque » ne doit pas masquer le fait que sur le moment, il s’agit d’abord pour les équipes ‘explo’ successives de situations de violences et d’urgence. L’image d’une utilisation de l’aide pour localiser puis tuer les réfugiés ne se constitua pour eux que petit à petit, à partir de tentatives de collecter des informations, de confirmer des doutes, et de constats qui s’agencèrent pour prendre sens. Même alors, ces constats ne suffirent pas à déclencher mécaniquement le retrait ou la dénonciation de l’utilisation de l’aide comme appât : une urgence opérationnelle d’une exceptionnelle acuité commençait au même moment, et par ailleurs le siège concerné était réticent à dénoncer des incidents encore perçus comme marginaux. Plusieurs mois plus tard, ceux-ci étaient intégrés dans une vision d’une stratégie globale, formalisée et dénoncée par MSF-F, contre l’avis des autres sections.

Un faisceau d’éléments est donc présent ici : la relative éviction mutuelle entre intensité opérationnelle et attention serrée aux violences ; le rôle joué par le relais que représente le siège dans la formalisation d’une situation ; le rôle joué par la qualification, en amont de l’action ; la différence de ‘culture opérationnelle’ entre sections. Autant de déterminations qui président à l’émergence (ou pas) d’un enjeu de protection dans cet épisode. En somme, si la situation d’aide devenant appât peut sembler particulièrement claire pour MSF en termes d’enjeux opérationnels – comme l’« intolérable », c’est-à-dire la limite, d’une organisation qui se donne pour première exigence de ne pas nuire –, elle ne se présente certainement pas d’emblée comme telle. Comme à chaque fois, la construction d’une réponse est indissociable de la mise en récit collective de la réalité.

Cet examen des pratiques visant à ne pas accroître par l’action l’exposition à la violence fait ainsi apparaître l’évidence d’un « ne pas nuire » en lien direct avec l’exigence accrue de responsabilité sur ce que l’on fait. Evidence d’un champ légitime d’action dont les limites sont néanmoins sans cesse retravaillées – des pratiques ‘traditionnelles’ à celles introduites ou systématisées récemment. Au-delà de ce socle solide, il s’agit à présent pour nous d’envisager les pratiques mises en œuvre dans l’espace plus mouvant situé au-delà de ce « ne pas nuire ».


SOUSTRAIRE À DES VIOLENCES

D’avril à juin 1994, en plein génocide au Rwanda, les équipes travaillant à l’hôpital de Kigali décidèrent d’y maintenir les patients qu’elles avaient soignés – des patients admis pour d’authentiques raisons médicales, puis gardés avec l’intention explicite de les protéger physiquement. L’hôpital devint une structure dont on ne sortait pas, qui s’agrandissait de jour en jour, MSF récupérant un à un les bâtiments alentour pour en faire des services supplémentaires où ajouter des lits. Dans des conditions aussi radicales, ce choix relevait d’un pari: celui que l’argument médical puisse contrebalancer la détermination des milices à éliminer les TutsisIl est permis de penser qu’en ce sens, la mise à l’abri de personnes qui n’étaient pas des patients n’était pas envisageable, car elle aurait détruit cette capacité d’argumentation médicale.. En l’occurrence, on l’a vu plus haut, « aucune exaction n’a été commise dans l’hôpital ».

Les équipes de terrain prennent couramment des initiatives similaires dans des circonstances moins extrêmes, visant en général à mettre à l’abri un patient de menaces pesant individuellement sur lui. Peu visibles, ces pratiques apparaissent à peine dans les documents qui rendent compte des activités, à moins de donner lieu à des problèmes – problèmes de sécurité en mettant en danger le personnel MSF, problèmes de gestion des cas. Ainsi, à Port-au-Prince (Haïti), il est arrivé à plusieurs reprises que l’équipe MSF protège des blessés ne pouvant sortir de l’hôpital parce que menacés. Qu’il s’agisse d’un enfant victime de violence au sein de sa famille ou d’un jeune homme recherché par d’autres, ils étaient gardés, voire cachés en attendant qu’une solution soit trouvée. Ces « cas de protection » sont alors devenus des problèmes à gérer dans la mesure où ils bloquaient des lits de plus en plus nombreux (au même titre que les cas « sociaux » – des paraplégiques, des personnes devenues dépendantes, ne pouvant être prises en charge par leur famille, etc.). Ce problème pratique d’occupation des lits a grandement joué dans la création du « petit comité violence », une initiative qui institutionnalise la recherche de solutions concrètes – procédures d’éloignement ou placement dans une structure appropriéeLe petit comité violence (PCV) est le nom donné au sous-groupe (chef de mission, assistante sociale, psychologue, coordinateur médical,…) qui se réunit pour discuter des cas compliqués, qui de ce fait nécessitent une réflexion collective dans la recherche de solutions ; d’où le mélange entre cas de protection et cas sociaux qui posent des questions similaires (identification d’une structure appropriée de prise en charge, investissement de MSF dans la prise en charge financière, etc.). Il est cependant significatif que l’on parle de petit comité « violence », une appellation qui renvoie au ‘cœur de cible’ légitime du programme, tandis que les cas traités révèlent la plupart du temps une intrication indémêlable entre problématiques économiques, psychologiques, juridiques et sécuritaires.. L’existence d’activités dites « sociales » à Matare au Kenya renvoie pareillement à la prise en charge des « cas de protection », pour des victimes de violences domestiques par exemple.

Ailleurs, en RDC, les personnes de terrain décrivent la prise en charge de cas individuels comme intervenant ad hoc, mais de fait un budget est désormais prévu pour l’accompagnement des personnes ne pouvant rentrer chez elles sans encourir un risque (par exemple pour le soutien à des solutions d’éloignement identifiées par la victime mais nécessitant un coup de pouce, etc.), et le recueil de données inclut désormais des questions qui concernent explicitement l’existence de menaces persistantes sur le patient (« la personne a-t-elle un endroit sûr où retourner ? »). Ce faisant, le siège signifie que le renvoi d’un patient vers une source de danger fait partie de ses préoccupations. On peut voir dans cette évolution une conséquence de l’individualisation du soin, qui porte avec elle l’extension des responsabilités autour du patient. Elle amène MSF à approcher des problématiques sociales, de protection, où l’on remonte en quelque sorte d’un cran dans la chaîne de causalité, puisqu’à côté de la prise en charge des conséquences de violences, on tente d’en empêcher la répétition sur un individuIl est intéressant de noter qu’à l’heure où beaucoup de projets « violence sociale et exclusion » ont été fermés, la prise en charge ‘de qualité’ des victimes de violence ramène de fait MSF vers les problématiques que posaient ces programmes – complexité et entremêlement des dynamiques à l’œuvre, caractère chronique des problématiques (pauvreté, fragmentation des liens sociaux et familiaux, multiplicité des formes de violences, impunité, etc.) – mettant à l’épreuve sa capacité à penser des modes opératoires différents..

Des initiatives visant à soustraire un groupe entier de personnes à des violences craintes ont également eu lieu dans l’histoire de MSF. On se souvient que l’équipe de Srebrenica évacua avec elle des patients de l’hôpital au moment de la chute de l’enclave ; l’équipe de MSF-H dans le Kivu fit de même avec des enfants de son centre de nutrition au début de la crise dans l’est du Zaïre fin 1996. Quelques mois plus tôt, courant 1996, une action similaire avait eu lieu de la part d’une équipe MSF-H dans la même région. Cette fois, il ne s’agissait pas de patients mais de civils tutsis assistés dans un village ; le massacre d’une partie d’entre eux et l’absence de réaction du HCR alerté par l’équipe décidèrent celle-ci à procéder elle-même à l’évacuation d’une partie des survivants dans des camions, avec l’accord du siège.

Dans les années récentes, un seul exemple d’évacuation de personnes menacées a eu lieu à notre connaissance, celui de réfugiés nord-coréens malades ou «dont nous pouvions penser raisonnablement qu’[ils] étaient en danger de mort», que MSF a aidés à «franchir les frontières illégalement (…) à arriver en Corée du sud et pouvoir enfin être à l’abri» (RM 2002-2003). «Inhabituelles», délicates (certaines opérations échouèrent et les personnes furent interceptées), ces décisions ont été décrites a posteriori comme le produit de la confrontation avec des situations concrètes, où intervient une sollicitation

 « Nous n’avons pas choisi de prendre l’initiative de ces opérations (…) mais nous avons choisi de ne pas dire non quand des individus, des familles ou des groupes ont fait appel à nous pour les aider » (Rapport moral 2002-03).

. Il faut également noter qu’elles visaient ici encore des personnes auxquelles le projet était destiné (des réfugiés) donc auxquelles nous nous sentions liés du fait de la relation d’assistance; en outre, ces initiatives furent probablement favorisées par le caractère atypique du projet, qui inscrivait d’emblée MSF hors du cadre de référence ‘classique’. De telles actions d’évacuation collective de personnes furent et demeurent exceptionnelles.

Le lien de responsabilité entre MSF et des civils en général (ni des patients, ni des personnes assistées) est certainement plus ténu. Il n’exclut néanmoins pas que face à une situation aiguë, des actes visant de façon volontariste à soustraire des personnes à des violences aient lieu. Par ailleurs, confrontées à des personnes s’étant réfugiées d’elles-mêmes dans leur clinique du fait de violences sévissant alentour, il est plus probable encore que les équipes MSF opteraient spontanément pour la décision de les y garder – ce fut le cas à Rutshuru en 2005 alors que des combats importants avaient lieu (et que l’équipe expatriée avait d’abord évacué) ou à Bentiu alors qu’une milice ratissait la ville en quête de personnes à recruter de force. Dans ce dernier cas, cette mise à l’abri ‘passive’ devint l’objet d’une négociation tendue avec le chef de milice exigeant que les personnes lui soient livrées, ce à quoi l’équipe se refusa jusqu’au bout – c’est-à-dire jusqu’à ce que des hommes en armes pénètrent dans la clinique pour y chercher eux-mêmes ces personnes. L’équipe ne tenta pas de les en empêcher ; elle ne put qu’exprimer sa vive protestation en arguant de la violation de l’espace de la clinique (cf supra). Comme pour les réfugiés nord-coréens, la protection accordée à ces civils se révélait ainsi bien frêle. Mais entre renvoyer des gens vers un danger supérieur, ou prendre le pari d’attendre le plus longtemps possible, l’équipe avait sans hésiter opté pour la deuxième position – ce qui n’exclut pas qu’un calcul des risques rapide et non explicité ait contribué à cette réactionCalcul qui inclut d’un côté, les risques pour les personnes (la nature de la menace que les combattants faisaient peser sur eux – mort certaine, ou maltraitance, ou enrôlement…) ; de l’autre, les risques pris par les membres de l’équipe en se trouvant en situation de possible interposition entre ces combattants et ceux qu’ils recherchent (fonction de la détermination de ceux-là à les rechercher, de leur intérêt à respecter les humanitaires, de leur sensibilité à leur image publique…)..


PARLER

Au Nord-Kivu, comme sur tous les terrains MSF instables, le coordinateur de terrain rencontre régulièrement les différents chefs armés en vue de sécuriser les mouvements des équipes MSF. Il les visite également pour leur remettre le rapport d’activités trimestriel en main propre. Plusieurs coordinateurs racontent avoir couramment profité de tels moments pour indiquer à leur interlocuteur que de nombreuses victimes de violence étaient originaires de la zone que celui-ci contrôlait : une façon de lui faire savoir qu’ils savaient, de lui rappeler qu’ils étaient un regard extérieur ; une façon aussi de ne pas devenir « auxiliaires » de ces violences par un silence qui vaudrait acquiescement. Cette parole qui interpelle de façon non bruyante est dans ce type de contexte une pratique aussi répandue que discrète ; elle n’est que très rarement mentionnée ou discutée dans les documents de liaison terrain-siège. L’espace dans lequel s’inscrit cette pratique est étroit ; il est balisé d’un côté par la nécessité d’une « mise en tension » minimale face à des interlocuteurs qui sont des auteurs de violences, de l’autre, par celle de ne pas compromettre cette interaction, donc de se garder de s’engager sur le terrain de la condamnation morale ouverte, par exemple.

Autres temps, autres lieux, autre contexte : au Darfour début 2004, alors qu’une mise en tension avec le gouvernement de Khartoum n’est précisément pas opportune, le siège décide d’entreprendre une stratégie de lobbying – briefing de journalistes, tournée aux Etats-Unis du coordinateur de retour du terrain, avec pour objectif de pousser la « communauté internationale à assumer au plus vite une position politique forte » y compris concernant la « violence contre les civils »Briefing cité (en anglais) dans la RCO, op.cit., p.111.. Avec cette parole non publique adressée à des tiers (et non aux auteurs de violences eux-mêmes), nous avons ici encore affaire à un type de pratique tout à fait courant, aujourd’hui comme hier. Pratique explicitement en lien avec une visée de « protection » au sens large : il s’agit bien de tenter d’avoir un impact sur une situation de violences massives et largement ignorées (autant que sur les besoins également massifs qui en résultent), en la faisant connaître, d’une part, et en sollicitant des acteurs politiques influents, de l’autre.

L’analyse du recours à la parole publique comme pratique ayant une telle visée paraît largement moins aisée. Notre parcours chronologique l’a montré, l’évolution du contenu des communiqués de presse peut précisément être comprise comme celle d’un découplage progressif entre «témoignage» et visée «de protection». La mise à distance de l’appel aux armes ou de celui à «prendre ses responsabilités», la raréfaction des références au DIH et au respect des civils, la mise en avant de faits médicaux, de réalités épidémiologiques, les contenus désormais majoritairement liés à nos secours (entraves, accès, insécurité, détournement), autant d’éléments qui l’indiquent.

Ce nouveau langage ne signifie cependant pas que la mention des faits de violence n’ait plus sa place à MSF : nous avons vu plus haut qu’elle continue d’être présente dans nombre de CP dont l’objet principal est l’entrave à notre action ou, certes rarement, d’être le cœur du message lors d’événements particulièrement sérieux (tels le bombardement ou le massacre de civils ; le caractère massif et/ou intentionnel de violences nous semble ici intervenir, entre autres critères, dans la perception que nous avons de seuils de gravité).

Cette évolution ne signifie pas non plus que la volonté de parler d’une situation de violence subie par une population, de la faire connaître, ait cessé d’être présente chez les acteurs MSF, parmi d’autres motivations à plaider pour une prise de position publique à un moment précis. Mais, d’une part, cette volonté de parler est désormais reformulée dans les termes du secouriste. Ainsi de «l’accès aux soins», concernant la Somalie par exemple: là où il y a dix ou vingt ans nous aurions «témoigné» des conséquences désastreuses des violences et du chaos sur la situation des gens, nous exprimons aujourd’-hui notre inquiétude sur le « manque d’accès des populations aux soins» du fait de l’insécurité (cf supra). Et la demande que nous adressons aujourd’hui aux parties de «permettre aux malades l’accès aux soins» fait écho à celle, hier, de «respecter les civils»: en dépit du changement de vocabulaire, il s’agit de parler de la situation critique dans laquelle se trouve une population dans son entier davantage que de poser une demande concrète qui aurait trait au passage des malades.

D’autre part, la question du ‘pour quoi parler’ d’une situation semble plus systématiquement opposée aux volontés de communication sur un sujet particulier. L’émergence puis l’abandon (peut-être provisoire) de l’idée de prendre une position publique sur l’Irak à la fin de l’été 2007 l’illustrent

Voir les discussions au CA du 31 août 2007, en réunion des opérations le 4 septembre 2007, ou les échanges de mails entre présidence, desk, communication, fondation autour du 11-13 septembre 2007.

. Dans les débats suscités au siège par ce projet, de nombreuses divergences de conceptions, d’attentes, d’objectifs de la prise de parole furent exprimées – certaines personnes voulant avant tout parler des conséquences de la violence sur les civils à partir de l’exemple de nos patients; d’autres souhaitant soulever la question de l’accès aux soins pour les blessés irakiens en général, en demandant explicitement un engagement de la communauté internationale; d’autres encore estimant que seule la mention des entraves à notre action constituait une base légitime à une parole MSF dans un contexte de chaos par ailleurs largement médiatisé. Ces divergences de positions recouvraient en somme différentes conceptions de la légitimité et de l’opportunité de nous positionner sur des problématiques de protection ou dépassant la sphère étroite de notre action, dans le contexte spécifique de l’IrakA cet égard, il est intéressant de remarquer que certains ont développé, parmi d’autres arguments, la comparaison avec des exemples puisés du côté du médical (l’interpellation par MSF de la communauté internationale sur le sida ou la réponse à la crise nutritionnelle au Niger) pour avancer que l’on détient pareillement aux marges de l’Irak une ‘solution’ que l’on voudrait voir généraliser; comparaison dont d’autres contestaient la validité, puisqu’en Irak nous ne pouvions mettre en avant des objectifs précis (telle l’utilisation d’un médicament particulier contre la malnutrition ou le sida). Le recours à ces exemples médicaux nous semble manifester par défaut comment la légitimité de l’interpellation s’est progressivement déplacée des situations de violence (dans les années 1990) vers les problématiques médicales aujourd’hui (cf le vocabulaire relativement ‘dénonciatoire’ utilisé dans les CP sur le sida ou la tuberculose, alors qu’il est abandonné sur les situations politiques).. Au final, l’accès pour nos patients (donc l’enjeu lié à notre action) s’étant amélioré, le projet de communiquer fut suspendu.

Les éléments que nous voyons mis en tension au cœur de ces débats sont ceux qui ont toujours nourri les arbitrages de MSF lorsqu’il s’est agi de prendre la parole sur la situation de populations vulnérables ou en danger là où nous intervenions : gravité de cette situation, soit nature et gravité des violences et de leurs conséquences ; capacité à être opérationnels, c’est-à-dire à prendre en charge ces conséquences ; degré de médiatisation ; degré de proximité entre la problématique commentée et notre action ; qualité des informations et éléments factuels possédés ; nature des rapports de force en interne, entre sections ; etc ; autre élément d’importance (absent de l’exemple irakien du fait de la distance de nos opérations d’avec le théâtre des violences), l’évaluation des risques pesant sur notre opérationnalité et notre sécurité. C’est le poids respectif accordé à chacun de ces éléments qui a probablement changé au sein des arbitrages opérés, d’où une évolution des prises de parole dont nous avons plus haut évoqué les grandes lignes.

Constance des éléments en présence, donc – mais aussi indétermination des réponses à la question de l’opportunité et de la façon de parler des situations où nous travaillons : ces débats viennent nous rappeler qu’au-delà des évolutions auparavant soulignées, la pratique de la prise de parole demeure un lieu où s’expriment les tensions qui traversent l’institution MSF et les individus en son sein. Ces tensions attestent l’ambivalence existant autour des enjeux de faire savoir, faire pression, décriés en tant qu’objectifs outrepassant notre cadre de légitimité, ou simplement en tant qu’actions inopportunes selon le contexte, et en même temps défendus comme étant ce qui nous préserve de devenir les « auxiliaires » des politiques dont nous prenons en charge les conséquences. Ambivalence exprimée en entretien par le président à propos de la communication publique sur « l’intensité de la répression » au Darfour au mois de juin 2004, et dont je lui demande de préciser la logiquePrise de parole dont nous avons vu plus haut qu'elle était décrite à distance comme visant à l'augmentation des secours (RM 2004-05). :

« – (…) On faisait de l’advocacy, comme on dit.
L’objectif de cette ‘advocacy’ c’était quoi ? faire savoir ? créer un débat ? alerter ?
– Je ne le vois pas comme cela. Je pense que dans de nombreuses situations, pour pouvoir travailler sur le terrain, cela n’est pas acquis, il faut créer un rapport de force afin que l’action humanitaire soit respectée, qu’elle ne soit pas cooptée, il faut travailler politiquement ton espace de travail, et [la prise de parole] est l’un des éléments (…) Donc il y a tout un jeu, dans lequel il y a des rapports de force à gérer, et parler de ce que tu vois cela en fait partie, je crois que c’est pour ne pas se faire coopter sa propre action (…). C’est une conséquence, que tu ne dois pas chercher à éviter, de notre déploiement opérationnel. »

« Ne pas se faire coopter », ne pas devenir « auxiliaires », faire savoir que l’on sait, créer une « tension » permettant de ne pas « perdre le sens de notre action »

Expression utilisée au sein du débat autour de la diffusion d’un film sur les déplacés du Darfour à l’automne 2007.

, autant de façons de nommer en interne l’un des soubassements majeurs de la parole (publique ou non) sur des violences : à défaut de l’ambition d’agir sur les causes à l’origine des situations que nous prenons en charge, l’exigence de ne pas les oblitérer.

« Est-ce que les gens qui sont victimes de violences ont le droit d’aboutir chez toi pour se faire soigner ? C’est à travers des questions comme celles-ci que tu vas soulever des questions qui concernent la sécurité / la protection (…) Le travail d’auxiliaire commence lorsque tu as une épidémie de cas et que tu ne la mentionnes pas (…) une épidémie de viols par exemple… (…) Quand tu verrouilles cet étage-là, celui de ta propre responsabilité, si tu le mesures bien, si tu l’assumes d’une manière assez politique, évidemment cela a aussi un impact sur la protection des populations (…) Ton centre de traitement des VVS peut aussi bien servir d’étouffoir à la question que cela pose dans la société, si tu n’es pas un minimum actif sur tes propres prises de position par rapport à cela : estce que tu fais du compassionnel qui permet à la société d’oublier les problèmes, est-ce que, si tu vois beaucoup de cas, tu acceptes de décrire un peu les histoires médicales – [auquel cas] immédiatement tu contribues à un débat dans la société » (entretien J-H Bradol)

Fruit d’arbitrages complexes, d’intentions qui varient selon les contextes et selon les époques, objet permanent de controverses, la parole demeure une pratique déployée en réponse à des situations de violence (qu’il s’agisse de violences en cours, ou déjà consommées, ou perçues comme imminentes ; qu’elles soient le fait de stratégies collectives ou d’actes sur des individus) : parole qui dénonce (comme hier) ou qui préfère « décrire » (comme aujourd’hui). Cette parole de « témoin-expert » qui décrit, qui pose des « faits argumentés », il est tout sauf certain qu’elle ait à chaque fois pour motivation et pour visée la stricte défense des conditions d’exercice de notre action de secours

Selon P. Redfield, MSF est un témoin expert (« expert witness ») mettant en avant des faits argumentés (« motivated facts ») qui tous cherchent à établir les faits de souffrance, et de ce fait, posent une revendication morale (« all seek to establish the facts of suffering and, thereby, make a moral claim ») ; voir P. Redfield, « A less modest witness. Collective advocacy and motivated truth in a medical humanitarian movement », The Amercian Ethnologist, vol 33 n°1, February 2006.

.

Au terme de ce long parcours qui nous a menés des discours institutionnels sur le rôle de MSF et sur la responsabilité des autres acteurs dans et face à des violences jusqu’aux pratiques concrètes déployées par des individus ou systématisées par l’institution dans des situations précises, on aura compris qu’il serait vain de vouloir dresser un ‘portrait de la protection’ aujourd’hui à MSF.

Au-delà des évolutions internes et externes qui font de MSF aujourd’hui une institution réservée quant à la référence aux droits de l’homme ou à la protection, circonspecte envers l’appel à l’intervention armée en vue de protéger des personnes, et peu encline à prescrire des solutions, appeler à la prise de responsabilités, ou adopter une position dénonciatrice, il reste que notre opérationnalité continue d’allouer une place centrale à la violence – et donc à la préoccupation pour la sécurité du personnel, des patients, des personnes assistées en particulier. Certes, la traversée des expériences a définitivement ancré en MSF la posture d’inquiétude et le doute sur les effets de son action ; cette prise de conscience de la « fragilité du bien »L’expression est de T. Todorov (La fragilité du bien. Le sauvetage des Juifs bulgares, Paris, Albin Michel, 1999) que nous pouvons apporter suscite une prudence et une modestie dans les ambitions affichées face aux situations rencontrées, où c’est bien d’abord le souci hippocratique du « ne pas nuire » qui prime et s’affine. C’est ainsi qu’il faut comprendre la permanence des actes en négatif – refus, abstentions, retraits ou souci de ne pas ajouter à la violence existante. En ce sens, la notion de complicité demeure valide au moins dans son sens actif de participation involontaire, aveuglée, à la mise en œuvre de projets néfastes. S’il est une seule chose que ce parcours démontre, c’est donc à quel point il est trompeur de penser d’un côté le soin et de l’autre la « protection », alors qu’au fondement même de notre action se trouve la préoccupation pour le sort des gens. Préoccupation qui procède à chaque fois de l’exigence de lucidité, par l’attention au contexte, l’intelligibilité des situations complexes de violences et l’identification des personnes les plus menacées ou des « victimes prioritaires ».

Ceci ne signifie pas qu’il n’y ait que des permanences, nous l’avons vu. Le recentrage sur la fonction de secouriste implique l’affinement des pratiques de « protection » en direction d’individus et l’affaiblissement de celles liées à des situations plus éloignées de l’action de secours. En reprenant une formulation proposée dans l’une des études de cas, on pourrait avancer que la responsabilité se déploie sur deux axes perpendiculaires. Sur l’axe vertical, lieu ‘éthique’ de la responsabilité face à nous-mêmes, notre propre action, c’est un creusement qui est à l’œuvre. La limite interne en est l’« intolérable » de la complicité active, et sur ce socle se développe une extension des charges que nous nous donnons ; la mise en avant de l’exigence de qualité y donne lieu à une prise en charge de plus en plus globale des patients dans la sphère qui est la nôtre, y compris au regard des menaces physiques qui pèsent sur eux. Où sera posée la limite supérieure dans cet espace qui devient parfois celui d’une souveraineté absolue ? Sur le plan horizontal, lieu ‘politique’ de la responsabilité face aux situations en général, où notre action vient rencontrer celle des autres, c’est une rétraction qui est à l’œuvre. Les efforts de délimitation de notre champ de légitimité y ont été nombreux, des cadrages sur notre rôle face aux processus judiciaires à ceux sur l’appel à intervention armée ou la prise de parole en général.

Ces efforts ne peuvent cependant signifier la fin de la préoccupation de MSF pour autre chose que la sphère de son action ; face à des violences massives qui ne mettraient pas en jeu les secours, personne ne pense pour autant que nous n’aurions rien à faire, rien à dire. L’axe vertical ne peut éviter de croiser le plan horizontal : il n’y a pas de champ MSF qui serait pur de tout dilemme, parce que notre champ est nécessairement en interaction avec l’environnement. En ce sens, s’il faut prendre acte de la relativité de notre capacité à freiner, empêcher ou soustraire à des violences, et plutôt tenter de bien faire ce que nous faisons dans le champ qui est le nôtre, il serait cependant désastreux que cette « acceptation de nos limites » – autre formulation de la délimitation du champ – soit l’occasion d’une auto-satisfaction sur notre action à l’intérieur de ce périmètre.

Et ce d’autant que l’accent mis sur la prise en charge des victimes de violence, en particulier dans certains contextes de plus en plus difficilement qualifiables de guerres, et l’approfondissement de notre responsabilité sur notre action, ouvrent inévitablement la porte à une multitude de difficultés, de questions, souvent malaisément posées à partir des catégories disponibles de violences « domestiques », « urbaines », « sociales », ou « autres » – des questions qu’exprime parfois le désarroi d’équipes de terrain demandant « qu’est-ce qu’on fait ? ». Nous ne pouvons échapper aux sollicitations du réel ; nous ne pouvons décider d’une place fixe qui serait indéfectiblement ‘la bonne’ sur la chaîne de causalité. Si l’évolution longue du centre de gravité de MSF vers son point d’ancrage médical est sans conteste salutaire, elle n’épuise ni la question du va-et-vient entre différents niveaux de causalité, ni celle de la prise de parole, ni celle d’un au-delà du ‘ne pas nuire’.