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Les amis démocrates des dictateurs

Date de publication
Jean-Hervé Bradol
Jean-Hervé
Bradol

Médecin, diplômé de Médecine tropicale, de Médecine d'urgence et d'épidémiologie médicale. Il est parti pour la première fois en mission avec Médecins sans Frontières en 1989, entreprenant des missions longues en Ouganda, Somalie et Thaïlande. En 1994, il est entré au siège parisien comme responsable de programmes. Entre 1996 et 2000, il a été directeur de la communication, puis directeur des opérations. De mai 2000 à juin 2008, il a été président de la section française de Médecins sans Frontières. De 2000 à 2008, il a été membre du conseil d'administration de MSF USA et de MSF International. Il est l'auteur de plusieurs publications, dont "Innovations médicales en situations humanitaires" (L'Harmattan, 2009).

Cette tribune a été publiée le 27 octobre 2017 dans le journal Marianne.

Tous les dictateurs ont des amis. Oui, même le dirigeant nord-coréen. Lui aussi, il a un copain américain. Un basketteur de la NBA qui apparaît sur les écrans pour défendre son ami quand il s'expose aux critiques internationales. C'est l'objet de ce texte : le rôle joué par ces notables, politiques, chercheurs, professeurs, universitaires, artistes, sportifs, journalistes et, bien sûr, humanitaires qui vivent dans une démocratie et soutiennent une dictature. Les exemples célèbres ne manquent pas. Gérard Depardieu a déclaré sa flamme à Vladimir Poutine, Jean-Luc Mélenchon à Hugo Chavez et Ségolène Royal à Fidel Castro. Au-delà de ces exemples récents, des personnages moins célèbres mais du même type se rencontrent tout au long de l'histoire des régimes autoritaires.

Alors pourquoi se préoccuper de ceux qui se font les avocats de régimes tyranniques et meurtriers tout en bénéficiant du confort de la démocratie ? Cela devient nécessaire quand ils prétendent dire qui a le droit ou non, dans le cadre du débat démocratique, d'exprimer une opinion sur le régime qui a leurs faveurs. Ce seuil inquiétant vient d'être franchi, dans le petit monde des études rwandaises, par un groupe de signataires d'une tribune parue dans le journal Le Monde du 25 septembre 2017 : « Rwanda : le “Que sais-je ?” qui fait basculer l'histoire ».

Le contexte dans lequel cette tribune est publiée mérite quelques éclaircissements. L'homme fort du Rwanda, de fait au pouvoir depuis 1994, vient d'être réélu président avec 98,8% des suffrages, le 4 août de cette année. Peu avant, il avait fait modifier la Constitution pour pouvoir être de nouveau candidat. Il pourrait désormais demeurer au pouvoir jusqu'en 2034 s'il le souhaite. Le changement constitutionnel, la campagne électorale interdite aux autres candidats et le caractère grotesque du résultat ont donné une piètre image de la République rwandaise sur la scène internationale.

C'est le moment qu'ont choisi les auteurs de la tribune mentionnée ci-dessus pour s'en prendre à Filip Reyntjens, auteur d'un « Que sais-je ? » sur le génocide des Rwandais tutsis, paru en avril 2017. Ce qui est reproché au juriste belge, c'est surtout de s'en prendre au parti de Paul Kagamé :

Mais s'il mime l'objectivité scientifique, cet ouvrage a tout du brûlot politique : l'ensemble du texte semble guidé par un seul but : dénoncer le Front patriotique rwandais (FPR), coupable de crimes innombrables - “peut-être” de “génocide” au Congo - et le régime au pouvoir à Kigali, qui porte et perpétue ce criminel héritage. »

L'insistance de Reyntjens à présenter la gravité singulière du génocide des Tutsis, non de façon isolée mais dans son contexte historique, celui d'une série de crimes de masse dont certains sont ordonnés par les dirigeants du FPR, lui vaut une accusation de négationnisme. Cela ne peut qu'inquiéter ceux qui, comme nous, ont vu périr plusieurs centaines de leurs collègues rwandais de Médecins sans frontières et qui comptent bien continuer à se souvenir de ces crimes, quels que soient leurs auteurs. En démocratie, une mise en cause aussi insultante, celle de nier la réalité du génocide des Tutsis du Rwanda, entache une réputation, isole, limite ou met fin à une carrière. Au Rwanda, dire que les victimes des violences de masse ne sont pas seulement celles des auteurs du génocide a des conséquences plus dramatiques. Ceux qui persistent à soulever ces questions sont insultés, spoliés, emprisonnés, torturés ou exécutés. C'est la réponse à ceux qui se demandent encore si les amis démocrates des dictateurs sont ridicules ou dangereux. Ils sont les deux. A la différence de Filip Reyntjens qui, quels que puissent être ses torts, ne soutient ni tortionnaire ni assassin.

Marianne