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Préface de l’ouvrage "Henri Dunant, la croix d’un homme"

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Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

L'historien Alain Corbin, retraçant les critiques formulées à l'encontre du genre biographique, évoque un épisode de “Bouvard et Pécuchet” dans lequel les personnages de Flaubert renoncent à écrire l'histoire du duc d'Angoulême après s'en être procuré deux portraits. Ils ont constaté que “le duc ne se ressemble pas”Alain Corbin, L'Histoire dans les subjectivités individuelles, in Six conférences de l'Université de tous les savoirs, éd. Patrick Frémeaux, 2004.. Cette distance entre la personne et le personnage que Bouvard et Pécuchet refusent de franchir, cet écart entre l'homme et le héros font précisément tout le sel d'une biographie comme celle que l'on va lire. On y découvrira bien autre chose que le récit édifiant de la vie de l'auteur d'“Un souvenir de Solférino” resté dans l'histoire comme le fondateur de l'humanitaire moderne, homme d'affaires malheureux et humaniste exalté, admirateur de l'aristocratie européenne et adversaire de l'esclavage. Il fut tout cela et bien plus mais, c'est le grand mérite de ce livre qui évite le piège de l'”illusion biographique” analysée par Bourdieu, on comprend qu'il le fut dans la discontinuité, loin d'une logique qui se lirait dans son déroulement chronologique. Les choix, les émotions, les faits de la vie de Dunant tels que les archives et documents permettent de s'en approcher y sont décrits sans que l'ombre n'en soit éliminée, sans être rapportés à une cohérence d'ensemble qui ne saurait être autre chose que celle que l'auteur veut y voir. On y découvre l'existence d'un homme marquée par toutes sortes d'initiatives et d'entreprises, pour la plupart avortées et dont seules ressortent rétrospectivement la Croix-Rouge et la première convention de Genève. S'il est une clé de lecture du personnage toutefois, c'est celle de la quête de sa propre grandeur. Dunant attacha le plus grand soin à la construction de son image publique, apposant par exemple la signature d'un homme-lige sur des textes écrits par lui afin de louer son propre rôle dans la création de la Croix-Rouge et pour mieux effacer celui des autres membres fondateurs. Il ne songea semble-t-il jamais à travailler pour gagner sa vie, ne ménageant pas ses efforts pour faire fortune à l'ombre des puissants et grâce à leur appui, mais en vain, il trompa ses proches et ses soutiens, honteux toutefois de ses inconséquences et termina dans la misère, vivant aux dépens de ceux-ci avant de connaître un regain de gloire tardif comme co-lauréat du premier prix Nobel de la paix en 1901. Si l'on connaît ce happy end, on sait moins les calculs et manoeuvres dans lesquels Dunant s'engagea pour l'obtention du prix, avec une énergie et une ténacité sans faille malgré son exil montagnard, sa faiblesse physique et ses troubles psychiques.

Il ne s'agit cependant pas ici de résumer un livre ni d'en orienter la lecture mais de livrer les impressions d'un lecteur qui, en raison de son parcours dans l'aide humanitaire, se situe comme un lointain héritier de Dunant et des fondateurs de la Croix-Rouge. À ce titre, ce sont les ambiguïtés du projet lui-même, plus que les mérites, critiques et jugements à porter sur l'individu, qui nous intéressent. Établir des “oasis d'humanité” dans les lieux où la tuerie de masse est la règle, soustraire à la violence ceux qui ne l'exercent pas - les civils - ou ne l'exercent plus - les blessés, les malades, les prisonniers -, telles sont les obligations qu'acceptent de s'imposer les États signataires des conventions de Genève et, par extension, les belligérants quels qu'ils soient. “Si elle est inévitable, écrit Dunant dans La Charité sur les champs de bataille, [la guerre] doit être faite avec le moins de barbarie possible”. Cette phrase résume l'aspiration morale qui s'actualisa dans la première conférence diplomatique humanitaire et se précisa dans les suivantes, et elle en marque la limite. À quelles normes renvoie donc ce “moins de barbarie possible” ? N'y aurait-il eu “que” 20.000 blessés et auraient-ils été soignés avec tout l'art dont disposaient les médecins de l'époque, la bataille de Solférino aurait-elle été moins effroyable pour autant ? Notons que dans un texte véhément écrit au soir de sa vie, “L'avenir sanglant”, Dunant dénonce la “barbarie scientifique” à venir d'une Europe appliquée à perfectionner sans cesse ses instruments de destruction, il annonce un déchaînement de fureurs guerrières et de tyrannies qui doit sans doute beaucoup à son inspiration apocalyptique d'évangéliste, mais dont la description saisit le lecteur d'aujourd'hui par son caractère prophétique.

Rappelons que la première convention, celle de 1864 dont Dunant fut le “promoteur”, ne portait que sur l'organisation de corps auxiliaires de secours aux militaires placés sous la “haute protection” des gouvernements. La véritable nouveauté alors introduite ne fut pas tant le secours lui-même que, d'une part la notion de neutralité des blessés, c'est-à-dire la soustraction aux hostilités de ceux qui étaient mis hors de combat et des lieux de soins, allant de pair avec l'adoption d'un emblème unique - la croix rouge sur fond blanc - pour identifier les secouristes ; d'autre part l'engagement pérenne de plusieurs États à respecter, dès le temps de paix, ces principes scellés par un accord diplomatique. Les conventions signées ultérieurement se caractérisèrent par un élargissement constant de la protection aux non combattants, prisonniers, naufragés, civils, populations des territoires sous occupation. Ce “droit dans la guerre”, encore appelé droit de Genève fut accompagné d'un “droit de la guerre”, ou droit de La Haye, qui concerne la conduite des hostilités. Le droit international humanitaire, sur lequel se fonde toujours l'action des organismes humanitaires oeuvrant en situation de conflits armés, n'a cessé de progresser depuis son adoption en 1864. L'adoption d'une convention interdisant les mines antipersonnel en 1999 (traité d'Ottawa) témoigne de la capacité d'acteurs humanitaires de poursuivre cette dynamique ainsi que de la volonté de nombre d'États d'y être partie prenante.

On peut souscrire à cette ambition de “civiliser la guerre”, c'est notre cas, tout en ayant conscience du paradoxe insurmontable qu'il recèle. L'année même où fut fondée la “Société de secours aux blessés militaires”, le président Lincoln faisait adopter un ensemble de règles de conduite au combat destinées aux troupes engagées dans la guerre de Sécession. Connu sous le nom de “Code Lieber”, du nom du juriste qui le rédigea, ce manuel manifeste l'omniprésence du souci de limiter le nombre des victimes des guerres. Les spécialistes de droit humanitaire y voient l'origine de développements importants conduisant à un corps de règles sur la conduite de la guerre dont le premier résultat fut un traité adopté à Saint-Pétersbourg en 1868, interdisant l'utilisation de projectiles explosifsHans Haug, Humanité pour tous, Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, éd. Institut Henry Dunant-Haupt, 1993, p.502 sq.. Le préambule de ce traité connu sous le nom de Déclaration de Saint-Pétersbourg indique “que le seul but légitime que les États doivent se proposer durant la guerre est l'affaiblissement des forces militaires de l'ennemi”. Bien qu'inscrite dans le paradoxe indiqué plus haut, cette évolution est salutaire en ce qu'elle tend à endiguer les violences résultant de l'apparition de nouvelles armes tenues pour inutilement cruelles, telles les balles dites dum-dum qui explosent dans le corps. Celles-ci furent donc proscrites, “sauf pour la chasse aux grands fauves... et pour les guerres coloniales”La Esmeralda, “Bestialisation et animalisation des ennemis”, Quasimodo 8, 2005, cité dans l'article de Gérard Larché “La Guerre”, in Dictionnaire du Corps, Michèle Marzano (dir.), PUF, 2007.. Une réserve qui ne pouvait choquer Gustave Moynier, cofondateur et premier président de la Croix-Rouge, lequel estimait que celle-ci était un produit de la morale évangélique et de la civilisation. Un tel progrès était à ses yeux inaccessible aux “tribus sauvages, qui pratiquent le cannibalisme [...], font la guerre à outrance et cèdent sans arrière-pensées à leurs instincts brutaux, tandis que les nations civilisées, cherchant à l'humaniser, confessent par là-même que tout ce qui s'y passe n'est pas licite”Gustave Moynier, Les Causes du succès de la Croix-Rouge, Académie des Sciences morales et politiques, Paris, 1888, cité dans Alain Destexhe, L'Humanitaire impossible ou deux siècles d'ambiguïté, Armand Colin, 1993..

Ce ne sont en effet que certaines guerres qui sont visées par les traités humanitaires de l'époque. Les guerres coloniales, et plus généralement le colonialisme et ses violences, échappent aux “principes du droit des gens, tels qu'ils résultent des usages établis entre nations civilisées, des lois de l'humanité et des exigences de la conscience publique”, selon les termes du préambule de la conférence de La Haye de 1907 connus sous le nom “clause de Martens”. Il ne s'agit pas ici de tenir un procès rétrospectif du colonialisme mais de souligner que les principes humanitaires n'échappent pas nécessairement, par la seule vertu de leur intitulé, aux représentations et schèmes dominants de leur temps. L'aspiration universaliste qui caractérise le droit humanitaire et qui animait Dunant dans ses diverses entreprises doit être comprise dans le contexte où elle est énoncée, discours d'égalité et de libération tout autant que modalité de domination et de destruction. “Là où s'énonce une nouvelle règle générale, un nouveau principe pour tous [...], se dessine simultanément un territoire, et donc des frontières, un “dedans” et un “dehors”, un “nous” et un “eux””, constate le philosophe Alain Brossat, commentant la pensée de Tocqueville pour qui l'histoire de la civilisation blanche dans le Nouveau monde se raconte en bonne nouvelle ou en récit d'épouvanteAlain Brossat, L'épreuve du désastre, le XXe siècle et les camps, Albin Michel, 1996, p.25. “Ne dirait-on pas, à voir ce qui se passe dans le monde, écrit l'auteur de La Démocratie en Amérique, que l'Européen est aux hommes des autres races ce que l'homme lui- même est aux animaux ? Il les fait servir à son usage, et quand il ne peut les plier, il les détruit”Cité dans Dominique Colas, Races et racismes de Platon à Derrida, Une anthologie critique, Plon, 2004.. L'extrême violence de la destruction de la civilisation indienne et de l'esclavage des Noirs comme éléments constitutifs du déploiement de la construction démocratique en Amérique, voici ce que Tocqueville a perçu et c''est ce que je rapprocherai de l'autre événement fondateur des États-Unis, la guerre de Sécession.

Le Code Lieber, manifestation d'une volonté de retenue de la violence et de son usage purement militaire, autorisait les commandants fédéraux à ignorer ses dispositions “à leur discrétion” en fonction des situations de guerre. Pour certains, ce texte n'était donc que propagande visant à fournir un permis de tuer en toute quiétude puisque la guerre elle-même y trouve une sorte d' habillage moralThomas Di Lorenzo, Targetting civilians, , article de polémiste reflétant le point de vue sudiste dans les controverses toujours en cours aux États-Unis sur cette question. . Ils en veulent pour preuve la conduite du général Sherman, héros de la guerre de Sécession durant laquelle il dirigea les troupes nordistes, et adepte de la politique de la responsabilité collective et de la “terre brulée”, stratégie qu'il mit en oeuvre sans merci contre les sudistes, femmes, enfants, habitations et bétail compris. Sa carrière ne fut pas compromise par les atrocités commises sous son commandement puisqu'il fut nommé chef d'état-major et que son nom resta attaché à la victoire du “bon” camp en 1865 (ainsi d'ailleurs qu'au plus grand arbre du monde, un séquoia de Californie nommé General Sherman en l'honneur de celui qui avait rétabli l'unité du pays). La guerre de Sécession n'aurait assurément pas été moins cruelle en l'absence du code Lieber mais force est de reconnaître que ce dernier fut peu de chose face à l'impératif de la victoire et que son existence confèra à ses promoteurs le privilège d'affirmer leur compassion et leur humanité tout en laissant ouverte la possibilité d'une guerre totale.

Les exemples abondent, en cette fin de XIXe siècle, d'usages opportunistes du droit humanitaire, brandi pour mieux faire acte de civilisation tandis que s'abat la violence sur ceux qu'elle devrait épargner. Évoquons ici la guerre de 1870 et la Commune de 1871, ne serait-ce que parce que Dunant en fut le témoin oculaire, contrairement d'ailleurs à la bataille de Solférino dont il décrit des scènes héroïques et cruelles auxquelles il n'a sans doute pas assisté. La France, qui sous Napoléon III avait activement soutenu le projet de conférence diplomatique humanitaire, en ignora les dispositions durant son affrontement avec la Prusse, laquelle s'y montra au demeurant plus attentive. Mais on est surtout frappé, à la lecture du livre de Corinne Chaponnière, par la distance que manifeste Dunant lui-même lors de l'écrasement de la Commune et notamment de la “semaine sanglante” où plusieurs dizaines de milliers de Communards furent massacrés. Évoquons encore l'Algérie, pour la même raison, Dunant y ayant fait de multiples séjours. Celui-ci semble ignorer les massacres de la conquête durant la guerre contre Abd-el-Kader, la technique de la “terre brûlée” mise en oeuvre par Bugeaud à partir des années 1840 et les déplacements forcés de populations ordonnés alors par les autorités coloniales, qui précipitèrent la population dans la misère.

Le projet que Dunant a porté avec d'autres a connu le succès que l'on sait, au fil des guerres et des bouleversements du XXe siècle. La croix rouge sur fond blanc (à laquelle fut ajoutée un croissant rouge à la demande de l'empire ottoman) est un emblème connu dans le monde entier et le Mouvement qui porte son nom est présent dans chaque pays, couvrant la quasi-totalité du champ de l'aide humanitaire. L'action humanitaire contemporaine ne ressemble guère à celle qu'imaginait le “comité des cinq” à l'origine de la Croix-Rouge. Les ambiguïtés et paradoxes observables rétrospectivement dès l'époque de sa création persistent néanmoins, tant le programme de rendre la guerre moins cruelle semble vain, et peut-être même odieux. C'est d'ailleurs ce que Dunant semblait penser à la fin de sa vie. À peine voyait-il le jour, en effet, que le droit humanitaire, reposant entièrement sur l'obligation de soustraire à la violence ceux qui n'y participent pas ou plus, était mis en échec par l'évolution des pratiques de guerre. L'”âge des extrêmes”, selon l'expression d'Eric Hobsbawn pour désigner la première moitié du XXe siècle, fut celui des guerres civiles, nationales aussi bien qu'internationales, d'où disparaît la possibilité même d'opérer la distinction fondatrice du droit de Genève. Où sont les civils, où sont les combattants, dans les conflits armés qui mobilisent une société entière à leur service, dans les entreprises de conquête se heurtant à la résistance d'une population ? Que vaut cette distinction lorsque la guerre met aux prises les troupes d'un pays à une partie de sa population ? Comment l'invoquer, en somme, lorsque la politique elle-même prend le visage de la guerre comme ce fut le cas dans les grands désastres du XXe siècle ?

“L'heure de l'humanitaire, écrit Alain Brossat, survient lorsque la perte de l'homme dénaturalisé (de l'individu politique, de la personne juridique, morale) s'est déjà produite. L'action humanitaire enregistre le constat de ce désastre, elle fait entrer la catastrophe [...] dans les circuits des actions, dispositifs et discours régulateurs.”Op. cit., p. 107. Si j’adhère à cette réflexion du philosophe, j’ajouterai cependant un post-scriptum : une fois le désastre survenu, y prendre place c'est se donner quelques moyens d'en modifier le cours, formuler en actes le principe d'une commune humanité, c'est aussi s'attacher à détourner et parfois réussir à gripper des dispositifs de pouvoir. Sans doute sommes-nous les héritiers de Dunant mais aucun testament ne vient déterminer l'usage que nous devons faire de cet héritage. La politique du moindre mal, autre nom de l'humanitaire, ne se résume pas à la fausse conscience d'un “conservatisme compassionnel” docile aux pouvoirs. Elle est aussi résistance à l'enfouissement dans l'oubli de ceux que les violences armées et l'économie financière du “monde global” rejettent du côté des des inaptes ou des superflus. Dunant s'y retrouverait-il ? Peut-être.

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Préface de l’ouvrage "Henri Dunant, la croix d’un homme", 16 mars 2010, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/preface-de-louvrage-henri-dunant-la-croix-dun-homme

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