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Agir par principe ? Fabrice Weissman aux 10 heures de l’éthique 2018

Date de publication
Elba
Rahmouni

Chargée de diffusion et de développement digital au CRASH depuis avril 2018, Elba est diplômée d’un master recherche en histoire de la philosophie classique et d’un master professionnel en conseil éditorial et gestion des connaissances numériques. Lors de ses études, elle a travaillé sur des questions de philosophie morale et s’est intéressée notamment à la nécessité pratique et à l’interdiction morale, juridique et politique du mensonge chez Kant.  

Fabrice Weissman
Fabrice
Weissman

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Fabrice Weissman a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis chef de mission, il a travaillé plusieurs années en Afrique subsaharienne (Soudan, Erythrée, Ethiopie, Liberia, Sierra Leone, Guinée, etc), au Kosovo, au Sri Lanka et plus récemment en Syrie. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016).

Le 15 octobre 2018, Fabrice Weissman est intervenu dans Les 10 heures de l'éthique 2018, journée organisée par l’Espace Ethique. Dans sa présentation, il dresse une critique du discours dominant des organismes d’aide sur les principes humanitaires auquel il propose de substituer un questionnement éthique sur les politiques d’assistance.  

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Les organisations humanitaires disent adhérer aux principes d'impartialité, d'indépendance et de neutralité. Dans la culture humanitaire dominante, ces principes sont présentés à la fois comme guide pour l'action et comme sa condition de possibilité. Ainsi, c'est parce que les humanitaires seraient indépendants, neutres et impartiaux que les autorités civiles et militaires leur donneraient accès au champ de bataille et assureraient leur protection. 

La critique de ce discours est au cœur de l'ouvrage Agir à tout prix? Négociations humanitaires: l'expérience de MSF paru en 2011. Claire Magone, Michaël Neuman et Fabrice Weissman démontrent que ce n'est pas la supposée neutralité des humanitaires (selon laquelle ils ne sont censés favoriser aucun camp lors de conflits) qui leur permet accéder au champ de bataille mais au contraire leur utilité politique, militaire, économique, propagandiste, etc. En pratique, les possibilités d’action des membres des organismes d’aide dépendent de leur capacité à être plus utiles aux belligérants vivant, présent, libre et agissant, que mort, absent, kidnappé ou entravéIl existe plusieurs types de ressources dans ces négociations : les services fournis (chaîne de prise en charge des blessés, soutien aux populations civiles), les dépenses réalisées (salaires, achats, locations), l’image que les ONG peuvent renvoyer sur la scène internationale.. Dans cette quête d’utilité, les objectifs des humanitaires peuvent s'infléchir jusqu'à en devenir méconnaissables. D’où les questions éthiques fondamentales à laquelle ils doivent répondre : A quelles conditions sont-ils plus utiles aux populations en détresse qu’aux pouvoirs ? Qu'est-ce qu'un compromis acceptable avec les forces en présence ?

Le principe d’impartialité, selon lequel l’aide humanitaire doit être octroyée sur la seule base des besoins et sans aucune discrimination, est tout aussi ambigu. D’une part, il n’y a rien de plus flou et labile que la notion de besoin. De l’autre, les organisations humanitaires n’ont ni l’ambition ni les moyens d’assister de façon proportionnée toutes les populations en détresse. Elles tracent immanquablement une ligne de partage entre les personnes qui, à « besoins comparables », recevront une aide et celles qui n’en recevront pas. Cette répartition résulte de la confrontation de différentes logiques d’ordre biomédical (les besoins évaluées par les experts selon différents savoir-faire), institutionnel (les besoins privilégiés par les institutions de secours), socio-politique (les besoins exprimés par les autorités et les populations et les possibilités d’action qui en découlent)  et historique (les besoins retenus par les hasards de l’histoire, la trajectoire singulière de l’organisation dans un pays, la personnalité de ses représentants, leurs rencontres, etc.). Plutôt que de brandir l’impartialité en guise de justification, les organisations humanitaires doivent expliciter les différentes logiques de triage qui les conduisent à tracer une frontière entre les inclus et les exclus de leur offre de services.
 

Pour citer ce contenu :
Elba Rahmouni, Fabrice Weissman, Agir par principe ? Fabrice Weissman aux 10 heures de l’éthique 2018, 21 janvier 2019, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/blog/guerre-et-humanitaire/agir-par-principe-fabrice-weissman-aux-10-heures-de-lethique-2018

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