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L’hospitalité

Date de publication
Elba
Rahmouni

Chargée de diffusion et de développement digital au CRASH depuis avril 2018, Elba est diplômée d’un master recherche en histoire de la philosophie classique et d’un master professionnel en conseil éditorial et gestion des connaissances numériques. Lors de ses études, elle a travaillé sur des questions de philosophie morale et s’est intéressée notamment à la nécessité pratique et à l’interdiction morale, juridique et politique du mensonge chez Kant.  

A la faveur de la crise des migrants ou de la crise de l’accueil, comme il est peut-être plus opportun de l’appeler, la question de l’hospitalité est revenue sur le devant de la scène. Le 17 mai dernier, la Maison des Métallos organisait une conférence-débat réunissant deux chercheurs en sciences sociales, Michel Agier et Benjamin Boudou, ainsi qu’une responsable associative, Cécile PolettiMichel Agier est directeur d'études à l'EHESS et chercheur à l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD) et directeur du programme de recherche BABELS (EHESS) soutenu par l'Agence nationale de la recherche. Benjamin Boudou est chercheur en science politique à l’Institut Max-Planck de Göttingen en Allemagne. Il est l’auteur de Politique de l’hospitalité : une généalogie conceptuelle, Paris, CNRS Editions, 2017 et de Le dilemme des frontières : éthique et politique de l’immigration, Paris, Editions de l’EHESS, 2018. Cécile Poletti déléguée nationale CIMADE en région Île-de-France., pour réfléchir à la tension qui existe entre l’hospitalité privée et l’hospitalité publique.


Le débat a abordé la notion d’hospitalité sous deux formes : d’une part négativement pour dénoncer l’inhospitalité et pointer des défaillances politiques, juridiques de la plupart des pays d’accueil européens ; d’autres part positivement pour qualifier le soulagement apporté à la détresse causée par le départ du pays d’origine et la séparation des familles, la traversée des frontières et l’arrivée dans un nouveau pays qui ne vous acceptera pas nécessairement. Donner à l’hospitalité une définition générique« L’hospitalité est l’institution qui règle l’interaction entre un accueillant (chez lui) et un accueilli (nouveau venu), consistant en un processus de familiarisation réciproque (faire connaissance, entretenir une relation, etc.) », Benjamin Boudou, Politique de l’hospitalité, p.11, ne peut suffire à embrasser la dimension d’une telle notion qui est problématique car elle peut être à la fois un devoir pour les citoyens (dont l’enjeu serait de palier la défaillance de l’Etat) et un délit.

L’hospitalité politique – Benjamin Boudou

Lors de la campagne présidentielle de 2017, Benoît Hamon affirmait que l’Europe n’était pas à la hauteur de l’hospitalité alors que dans le même temps Marine le Pen pouvait se décrire comme "tolérante et hospitalière" avec les personnes qu’elle choisit. Par cet exemple, Benjamin Boudou met en avant la plasticité du terme « hospitalité » qui, en tant qu’il est politique, devient polysémique et polémique. Dans son livre, Politique de l’hospitalité, il élabore une généalogie de l’hospitalité ayant pour ambition de donner une lecture politique de l’hospitalité. Lors de la conférence, il a tenté de démontrer l’existence d’une dimension politique à cette notion qui pour avoir une quelconque valeur nécessite qu’on définisse d’abord ce qui est étrangerConnaître celui que l’on reçoit afin de ne plus le craindre est l’objet de ce rituel esquimau où l’étranger échange des claques avec tous les membres de la tribu..


Benjamin Boudou distingue trois points clés qui montrent que la notion d’hospitalité est complexe : au niveau moral, l’hospitalité est peu compatible avec l’égalité (car elle demande de la gratitude) ; au niveau politique, elle est peu compatible avec l’impartialité (propre aux régimes libéraux) ; et au niveau juridique, elle est peu compatible avec l’emploi du droit (c’est une exception à la justice). Etre accueilli, c’est être confiné dans le statut privilégié d’invité. L’asymétrie propre à l’hospitalité est très difficile à dépasser et quand elle se prolonge elle peut impliquer un enfermement et une mise à l’écart. D’où la question la question de son dépassement.    

S’engager au risque du délit d’hospitalité – Cécile Poletti

La justice condamne une famille parce que les personnes qu’elle a hébergées participaient aux tâches ménagères. La cour d’appel Aix-en-Provence a condamné Pierre-Alain Mannoni, enseignant et chercheur au CNRS, à deux mois de prison avec sursis pour avoir aidé trois migrantes. Selon la justice, son objectif n’était pas la protection de la dignité des personnes mais une démarche militante. Au-delà de ce qui semble s’apparenter au non-respect des immunités, la justice utilise d’autres textes pour condamner le délit d’hospitalité : outrage (lors d’expulsions, notamment), entrave dans un avion, non-respect du code de de la route, faux et usage de faux…


Dans son intervention, Cécile Poletti explique que le gouvernement actuel affirme clairement et sans détour qu’est coupable celui qui contrevient à la volonté de l’Etat de contrôler ses frontières. Tout en rajoutant des immunitésDans le Ceseda, l’article L. 622-1 stipule que « Sous réserve des exemptions prévues à l'article L. 622-4, toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irrégulier, d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 euros ». La loi prévoit qu’une personne ne peut pas être condamnée pour l’aide qu’elle apporte, à deux conditions : si elle a fourni des conseils juridiques, des prestations de restauration, d’hébergement ou de soins médicaux pour assurer des conditions de vie dignes et décentes ou si elle a fourni toute autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité physique et, si son aide n’a pas donné lieu à une contrepartie directe ou indirecte., l’Etat aggrave les peines et ne respecte pas l’esprit du droit européen selon lequel une personne ne peut être sanctionnée si elle aide un migrant pour des raisons humanitaires. 

L’accueil diffus comme mouvement social – Michel Agier

Selon Michel Agier, l’hospitalité est conditionnelle au sens où il faut créer les conditions pour qu’elle arrive. Au-delà du devoir d’hospitalité, dans sa dimension pratique, l’hospitalité implique de dégager de la place, du temps, de l’argent… Loger chez soi des personnes en situation irrégulière s’avère difficile et épuisant. Il n’est pas anodin que, sur 1 000 associations en lien avec les migrants, 250 accompagnent les pratiques d’hospitalité privée. Dans une société individualiste, où l’hospitalité n’est plus naturellement présente, cet appui associatif est nécessaire.  


Accueillir quelqu’un chez soi, c’est être indigné par le manque d’hospitalité de l’Etat et donc faire de la politique. En ce sens, l’accueil diffus qui existe dans tous les pays européens, notamment au Danemark  et en Italie, s’apparente à un mouvement socialPour les sociologues, un mouvement social est un ensemble de réseaux informels d'organisations et d'acteurs isolés, construit sur des valeurs partagées et de la solidarité et qui se mobilise au sujet d'enjeux conflictuels, en ayant recours à différentes formes de protestation. Della Porta D. et Diani M., Social movements, An introduction.. Parce que le hors Etat est un problème pour l’Etat, et parce que l’Etat est souverain en matière d’édiction des lois qui s’appliquent sur le territoire national, les individus sont coincés dans le cadre de la territorialité nationale. Dans cette perspective, à quel niveau agir pour changer la place de l’étranger dans le monde et renverser la situation en faisant en sorte de suivre le principe selon lequel l’étranger n’est a priori pas un ennemi ? S’il n’est pas envisageable de réunir les Etats-nations en crise qui signeraient très certainement la fermeture des frontières, il faudrait plutôt imaginer un mouvement de citoyenneté mondial comparable à la Cop21 qui pourrait échapper et s’imposer aux Etats. 

Pour citer ce contenu :
Elba Rahmouni, L’hospitalité, 31 mai 2018, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/blog/camps-refugies-deplaces/lhospitalite

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