A / A / A

Humanitarianism in the Modern World. The moral economy of famine relief

Date de publication
Michaël Neuman
Michaël
Neuman

Directeur d'études au Crash depuis 2010, Michaël Neuman est diplômé d'Histoire contemporaine et de Relations Internationales (Université Paris-I). Il s'est engagé auprès de Médecins sans Frontières en 1999 et a alterné missions sur le terrain (Balkans, Soudan, Caucase, Afrique de l'Ouest notamment) et postes au siège (à New York ainsi qu'à Paris en tant qu'adjoint responsable de programmes). Il a également participé à des projets d'analyses politiques sur les questions d'immigration. Il a été membre des conseils d'administration des sections française et étatsunienne de 2008 à 2010. Il a codirigé "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de MSF" (La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (CNRS Editions, 2016).

“Humanitarianism in the Modern World. The moral economy of famine relief” publié par Cambridge University Press est un livre en accès librehttps://www.cambridge.org/core/books/humanitarianism-in-the-modern-world/C6088FA7DCED5F628718D56AEB984AFA écrit à 6 mains ayant pour objet une histoire de l’humanitaire contemporain par le prisme des famines. Norbert Götz, Georgina Brewis et Steffen Werther chassent sur un terrain fertile tant les productions en histoire de l’humanitaire se sont multipliées ses dernières années. Pourtant, la contribution qu’ils nous présentent ici est riche et originale.

 Passant trois situations de famines au crible du concept d’économie moraleL’économie morale est un concept dû à l’historien britannique et marxiste E.P. Thompson utilisé en historiographie, en sciences politiques et sociale. Il désigne un ensemble de pratiques et de valeurs politiques, infra-politiques et culturelles communautaires qui visent à la défense des intérêts de la communauté même sur le plan économique. Dans le livre, les auteurs approchent le concept d’économie morale dans le cadre d’une analyse destinée à observer la fourniture de secours de la part d’acteurs socioéconomiques de pays riches face à des situations de famines., les trois historiens étudient la boite noire des opérations de secours. Ils observent les mécanismes d’alerte et d’appel aux dons, les politiques d’allocation ainsi que celles de rendu de compte en prenant appui sur trois situations : la réponse à la famine en Irlande au milieu du 19e, celle visant à lutter contre les conséquences de la famine en Russie de 1921 à 1923 et la considérable opération de secours en Éthiopie de 1984 à 1986. Ici, ce qui intéresse les auteurs, c’est la famine comme exemple de raison d’agir pour l’humanitaire. La nature de l’événement en lui-même n’est donc pas au cœur de l’analyse qu’ils nous offrent.

La première chose que ce livre illustre est que l’anhistoricisme des praticiens du secteur humanitaire, maintes fois constaté, et mentionné par les trois historiens eux-mêmes en conclusion, est particulièrement malvenu. En effet, la plongée dans les trois crises, dont la plus ancienne a bientôt deux siècles, permet de mesurer l’héritage que leur doit l’humanitaire contemporain, autant du point de vue des idées que des techniques. C’est ainsi que les auteurs font état de pratiques de collecte et de restitution au public des performances des organisations, et de réflexions en matière de choix des victimes prioritaires, qui ne datent pas plus d’aujourd’hui que d’hier mais bien du monde d’avant Henry Dunant (1828-1910) et des crises majeures de la deuxième partie du 20e siècle.

Les études de cas permettent aux auteurs de donner corps à une chronologie de l’humanitaire contemporain ancrée dans l’évolution de ce secteur bien plus que dans l’évolution du monde et des crises qui le touchent. Tout d’abord, une époque incarnée ici par l’épisode irlandais d’un humanitaire ad hoc, marquée par des interventions de durée brève et des organisations constituées pour l’objet précis du secours ; suivi par les débuts d’un humanitaire organisé observé lors de la réponse à la famine russe, s’appuyant sur une bureaucratie naissante ; et enfin, l’époque qui serait encore aujourd’hui la nôtre incarnée par le cas éthiopien d’un humanitaire expressif, constituée notamment par un recours massif aux médias et un fort lien avec le triomphe néo-libéral.

L’exposition des mécanismes d’appel, ou d’alerte des secouristes, permet de voir comment se font jour des régimes d’interpellation par l’iconographie et le témoignage. Les auteurs notent que les enfants ont tôt fait de représenter des victimes idéales permettant, dans l’exemple russe, de dépasser les appréhensions politiques, religieuses et ethniques. De plus, les organisations ont souhaité faire des catastrophes des événements avant tout d’origine naturelle afin d’en éloigner les perturbations que causeraient la mise en avant de leurs origines humaines. Ils nous donnent également à voir les discussions intenses concernant, dans le cadre des alertes, la compétition entre les victimes éloignées et les victimes "domestiques". Au nom de quoi agir ? Aujourd’hui comme hier, on sauve aussi pour soi, pour le salut de son âme ou la grandeur de son pays, de son Eglise, etc. La solidarité internationale revêt également les habits de la sécurité intérieure – ce fut le cas face à la menace communiste en 1921, comme c’est le cas aujourd’hui dans l’articulation entre les programmes de développement et de sécurité ou bien encore dans le cadre des réponses aux épidémies de VIH ou d’Ebola. L’impartialité est ainsi remise à sa place, et en lien avec elle, les tentatives d’objectivation des besoinshttps://www.msf-crash.org/fr/publications/linvention-de-limpartialite-histoire-dun-principe-humanitaire-entre-raisons-juridique: des appels construits sur une base objective et des statistiques auraient moins de succès que ceux construits sur des expériences individuelles de personnes en difficulté.

En examinant la question de l’allocation, les trois auteurs poursuivent leur réflexion sur la priorisation des actions. Nous croisons là encore quantité de questions qui traversent l’humanitaire contemporain : Comment allouer les ressources lorsque celles-ci sont immanquablement insuffisantes pour couvrir les besoins ? Qui sont les victimes qui méritent qu’on leur vienne en aide ? Comment les acteurs des secours naviguent-ils entre les objectifs de court-terme (l’urgence) et ceux de long terme (qu’on les appellent réhabilitation ou développement) ? Quels débats suscitent la priorisation vers des populations particulières, notamment sur des bases religieuses ? Quel est le poids de l’attention médiatique dans la décision d’agir ? Comment se pose la question de la neutralité, ou plus concrètement, de la potentielle contribution matérielle des secours au profit d’un belligérant ? Ces questions et les réponses qui leur sont apportées par les organisations de secours engagées en Irlande, Russie et Ethiopie font la part belle aux raisonnements politiques et aux controverses.

Enfin, analysant la question du rendu de compte, accountability en anglais, les auteurs font un travail minutieux d’analyse tout autant des opérations de médiatisation des activités que de la restitution comptable des activités de secours. Le lecteur est ainsi invité à noter l’évolution des opérations de rendu de compte de rapports comptables un peu secs vers un mode de publication plus attractif, visant à accroître la visibilité des efforts de secours. A tel point que parfois la visibilisation de l’aide est jugée plus importante que ses résultats eux-mêmes. Peut-être de manière inattendue lorsqu’on a en tête les appels contemporains constants aux rendus de compte, les auteurs affirment que l’époque de l’humanitaire expressif est globalement marquée par une plus faible transparence que ses plus lointains ancêtres. Le récit restitue également les débats concernant l’usage des secours par les acteurs politiques et militaires et place en son centre la question des détournements de l’aide, en particulier dans les cas russe et éthiopien, de nouveau des questions éminemment contemporaines.

“Humanitarianism in the Modern World. The moral economy of famine relief” est une enquête historique de grande valeur : non content d’enrichir les connaissances sur des situations étudiées par ailleurs, le parti pris de recourir à la grille d’« économie morale » permet aux auteurs de pénétrer de manière efficace dans l’élaboration des choix des organisations. Malgré la complexité du traitement de certains objets étudiés, je recommande sa lecture à l’ensemble des praticiens et du public intéressés par le secours humanitaire.

Pour citer ce contenu :
Michaël Neuman, Humanitarianism in the Modern World. The moral economy of famine relief, 1 juillet 2021, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/blog/acteurs-et-pratiques-humanitaires/humanitarianism-modern-world-moral-economy-famine-relief

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous pouvez nous retrouver sur Twitter ou directement sur notre site.

Contribuer

Ajouter un commentaire

CAPTCHA
Cette question consiste à tester si vous êtes ou non un visiteur humain et à éviter les demandes automatisées de spam.