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Grippe aviaire, grippe politique

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

L’épidémie de grippe aviaire pourrait tuer de 5 à 150 millions de personnes dans le monde, selon les déclarations d’un responsable de l’OMS. Sachant qu’il s’agit de celui qui avait « prévu » le doublement du nombre de victimes du tsunami par des épidémies, on est en droit de se demander d’où proviennent ces chiffres. Selon le modèle mathématique adopté, les calculs donnent des fourchettes d’estimation variant de 1 à 100 et l’on se souvient que la « vache folle » devait tuer, selon certains experts, 500.000 personnes en 2005.

A ce jour toutefois, le virus de la grippe aviaire est à l’origine d’environ 120 cas d’atteinte humaine et d’une soixantaine de décès depuis 2003. Toutes les personnes infectées ont contracté la maladie par contact rapproché avec des volailles infectées et aucun cas de transmission inter- humaine n’a été rapporté. La transformation en épidémie humaine peut survenir si un homme est successivement infecté par un virus grippal humain et un virus aviaire. Les deux souches virales peuvent alors se « mélanger. » Le nouveau virus issu de ces recombinaisons génétiques aurait la virulence de la grippe aviaire et la contagiosité de la grippe humaine. Le problème est bien réel, donc, mais l’affolement créé par ces « prévisions » hasardeuses produit plus de précipitation que d’efficacité.

Les données épidémiologiques actuelles ne permettent pas de prévoir quand surviendra cette épidémie ni l’ampleur qu’elle prendra. Elles indiquent qu’il est hautement probable qu’une transmission inter-humaine surviendra à un moment ou un autre, dans un mois ou dans dix ans, et qu’elle entraînera une mortalité élevée. Autre caractéristique, qui accroît la difficulté de contrôle, cette maladie débute sous une forme banale, que rien ne différencie d’une grippe.

Selon une étude de l’Inserm, les premières mesures de lutte contre une épidémie naissante sont d’abord l’identification rapide du virus, avant qu’il n’ait atteint plus de 40 personnes, suivi simultanément du traitement préventif de la population dans un rayon de 10 kilomètres autour du premier cas identifié ainsi que de restrictions de contacts (isolement d’élevages, port de masques, fermeture d’écoles et lieux de culte, interdiction de réunions de masse, réduction de déplacements etc.) Le vaccin ne pourra être fabriqué qu’à partir du moment où l’épidémie apparaîtra et où le virus en cause sera identifié.

Les progrès accomplis dans le domaine du sida montrent que les capacités de réponse scientifique existent mais chacun sait que la thérapeutique n’est qu’un élément dans le dispositif de soins. L’efficacité de la stratégie d’endiguement dépend du recensement des cas cliniques observés, de la vitesse avec laquelle les mesures de confinement seront prises et les médicaments seront administrés, ce qui implique un certain niveau de confiance des populations envers les autorités de leurs pays. Il s’agit d’une condition essentielle pour recueillir des indications pertinentes et diffuser des informations crédibles.

Le pays dans lequel éclatera l’épidémie est donc un paramètre important de la réaction, le comportement récent des autorités chinoises face au Sras étant un contre-exemple à cet égard. Par ailleurs, la nécessaire fabrication de copies génériques du Tamiflurelancera la question essentielle des médicaments génériques et l’on peut parier que les pays occidentaux seront plus volontaristes dans ce cas que pour les médicaments à destination de pays du tiers-monde.

La recherche fondamentale et appliquée (pour autant que cette distinction ait encore un sens), les politiques de justice sociale sont clairement des impératifs de sécurité sanitaire qui s’imposent à tous les niveaux de la puissance publique. De même que le choléra fut à l’origine de la première règlementation sanitaire internationale en 1853, les épidémies émergentes doivent être un accélérateur de la coopération internationale car c’est à l’échelle planétaire que doit se traiter un tel problème. Appelons cela principe de précaution ou principe de responsabilité, la réponse aux épidémies est désormais une affaire politique de première importance.

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Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Grippe aviaire, grippe politique, 1 novembre 2005, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/publications/medecine-et-sante-publique/grippe-aviaire-grippe-politique

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