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Postface de l’ouvrage "Les Iks: survivre par la cruauté"

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

C’est en juillet 1980 que je me suis rendu pour la première fois en Ouganda, envoyé par Médecins Sans Frontières. Une terrible famine sévissait dans le Karamoja, au Nord-Est du pays, et j’avais pour mission de fixer les grandes lignes d’un programme médico-nutritionnel d’urgence, avant l’arrivée des équipes médicales. Au cours de cette mission exploratoire et lors des visites de terrain que j’ai refaites plus tard, j’ai parcouru cette région, particulière dans le pays par son climat semi-aride et sa population de pasteurs Karamajongs. J’ai visité de nombreux villages et rencontré leurs chefs, ainsi que des missionnaires, des fonctionnaires, des responsables d’organismes humanitaires. Mais il aura fallu que le livre de Colin Turnbull soit publié en France pour que j’apprenne l’existence des Iks, dont j’avais à plusieurs reprises traversé le territoire dans la région de Kaabong. A sa lecture, le choc provoqué par la découverte de leur histoire tragique a été précédé, pour moi, par celui de son effacement, voire de son refoulement: nombre de ceux que j’avais rencontrés avaient nécessairement côtoyé des Iks, mais personne n’y avait fait la moindre allusion. Sans doute touche-t-on ici aux limites de l’expérience personnelle de terrain, aussi indispensable qu’insuffisante pour observer et comprendre une réalité qui dépasse de loin le champ du visible. La détresse des Karamajongs reléguait aux oubliettes celle des Iks, plus ancienne, plus terrible, illustrant cet adage bien connu des organisations humanitaires: “un désastre peut en cacher un autre”.

L’histoire récente des Karamajongs, que Colin Turnbull a connus prospères et sereins, rappelle à certains égards celle des Iks. Ces pasteurs semi-nomades, perçus comme des allogènes - ce sont des Nilo-Hamites dans un pays à majorité bantoue - pratiquaient une forme de razzia fermement régulée, auxquels le contrôle exercé par les anciens conférait une dimension initiatique fondamentale: les jeunes effectuaient, d’un village à l’autre, des raids au cours desquels ils enlevaient, armés de lances et de sagaies, quelques têtes de bétail, exclusivement des adultes mâles. Le produit du raid, qui ne devait pas être sanglant, signe de la bravoure et de l’habileté de ses auteurs, constituait la dot de l’un des jeunes. Mais le mépris dans lequel étaient tenus les Karamajongs, considérés comme “arriérés”, la dislocation sociale entraînée par les folies d’Amin Dada et de son LumpenmilitariatExpression d’un universitaire ougandais, opposant à Idi Amin Dada, l’invasion de l’armée tanzanienne venue chasser Amin Dada en 1979, ont fait voler en éclat ce fragile équilibre. Des armes automatiques ont commencé à circuler en grand nombre, les Conseils d’anciens ont perdu leur autorité et les raids se sont transformés en véritables assauts de bandits, menés contre des villages ou des convois routiers, et réglés à coups de Kalachnikovs. Des dizaines de milliers de têtes de bétail ont disparu de la région, traversant la frontière kenyane pour être dirigées, disait-on à l’époque dans le pays, vers la Somalie puis l’Arabie saoudite… Dans ce contexte, l’insuffisance des pluies et l’indifférence dédaigneuse des autorités ont été suffisantes pour déclencher une famine meurtrière. Il n’en a pas fallu autant pour que les Iks sombrent dans l’abîme que décrit Turnbull, mais dans les deux cas, des circonstances extérieures ont provoqué cette désagrégation accélérée du tissu social tournant rapidement à l’autodestruction.

Comment réagir en pareille circonstance? En ce qui me concerne, tout était simple. Envoyé par une organisation humanitaire, mon rôle était écrit d’avance: il fallait installer des centres de nutrition et des dispensaires, organiser la chaîne logistique d’approvisionnement en nourriture et médicaments, et c’est bien entendu ce que j’ai fait avec l’aide de l’équipe de 10 Médecins Sans Frontières venus me rejoindre sur le terrain. Pourtant, au risque de surprendre, je dois avouer qu’à la lecture du livre, mon premier mouvement a été de sympathie envers Turnbull. Ses élans et ses1 Expression d’un universitaire ougandais, opposant à Idi Amin Dada colères, ses indignations et son désarroi tout autant que son ébauche de réflexion sur la possibilité d’une éthique sociale lorsque la survie immédiate est en jeu, me sont apparus profondément humains, jusque dans l’emportement. Ne parvenant pas à se protéger efficacement derrière le bouclier de l’universitaire, il a néanmoins refusé de revêtir la blouse du secouriste. Je ne sais pas si je l’approuve, mais il me semble que je le comprends. Saisissant et retournant contre eux- mêmes une violence qui provenait de l’extérieur, les Iks plaçaient Turnbull devant un choix impossible: aller jusqu’au bout de la décision gouvernementale qui les avait condamnés, en s’efforçant d’accélérer le processus de normalisation sociale; ou bien les accompagner dans leur mouvement d’auto-destruction, cherchant à distinguer dans ce comportement suicidaire un ultime sursaut de liberté. Il a donc choisi la solution qui l’affranchissait de cette effrayante alternative: témoigner, nous rappelant au passage qu’il n’y a pas plus de bon sauvage que de bon civilisé.

Quelle est la limite qu’il faut se garder de franchir en matière de politique de développement? Cette grave question est l’une de celles que pose Turnbull, d’autant plus fortement qu’il s’est fait dans un premier temps, comme nous le signale Jean Malaurie, l’avocat du transfert et de la réinstallation autoritaires de l’ensemble de la population Ik. Sur quelle idée universelle du Bien se fonde-t-on pour décider, à la place d’une population, de l’itinéraire qu’elle doit désormais suivre, des objectifs qu’elle doit se fixer? Ce problème de la légitimité, posé avec insistance par les diverses politiques dites de développement - tout autant que par leurs échecs - est systématiquement vidé de son contenu au profit de la question de l’efficacité. Le cas de l’Ethiopie, forme paroxystique de l’acharnement développementiste, montre pourtant l’importance éthique fondamentale de cet enjeu.

Dès 1974 en effet, un programme de transfert de population est proposé par les experts de la Banque Mondiale au gouvernement éthiopien. Il s’agissait, à l’issue de la famine de 1972-74, de procéder à un “rééquilibrage démographique” entre le nord du pays, surpeuplé, et le sud, riche et sous-exploité. Ce projet, qui concernait 200.000 personnes et devait être réalisé sur une période de dix ans a été ajourné en raison de la chute de l’empire et de la guerre de l’Ogaden. Mais dès 1978 il revient à l’ordre du jour, sous forme d’un programme grandiose de développement accéléré de l’ensemble du pays, mettant en jeu le sort de plus de trente millions de personnes. Le programme comprend deux opérations de nature différente, mais guidées par le même principe et orientées vers les mêmes buts: d’une part le “resettlement”, ou réinstallation, reprenant le projet de la Banque Mondiale de transférer une partie de la population du nord vers le sud. D’autre part la “villagisation”, opération de refonte de la société rurale dans le moule de nouveaux villages conçus comme le modèle de la nouvelle société rurale. Dans les deux cas, la violence, l’intimidation, le chantage sont utilisés à grande échelle: ici, des villages entiers sont brûlés, ailleurs, des centaines de personnes sont ramassées par l’armée un jour de marché pour être envoyées dans les nouvelles colonies du sud. Ailleurs encore, les villageois se voient intimer l’ordre de démonter leurs maisons pour les transporter et les reconstruire sur le site choisi par les autorités. Dans les nouveaux villages, les maisons sont alignées au cordeau, l’agglomération étant organisée autour des installations collectives -salle de réunion, école, point d’eau, maison du Parti… Du moins en principe, car c’est bien souvent dans un chaos total et durable que s’inaugure cette nouvelle vie.

Les fondements idéologiques et stratégiques de cet énorme programme d’ingénierie sociale apparaissent clairement à la lecture des discours de son principal promoteur, le colonel MengistuCf Du bon usage de la famine, François Jean, document Médecins Sans Frontières.: d’une part réaliser la première société communiste d’Afrique à partir de “l’homme nouveau” affranchi de ses appartenances traditionnelles, briser une société arriérée, tenue ouvertement pour obscurantiste par ses nouveaux maîtres, qui introduisent dans le vocabulaire politique éthiopien le terme de “dékoulakisation”. Mais aussi ôter à l’opposition armée des régions d’Erythrée et du Tigray son vivier de recrutement, en utilisant les moyens logistiques fournis par l’aide internationale au moment de la famine. C’est ce qui explique l’accélération brutale des transferts de population en 1985, cause surajoutée de famine et de mortalité: des centaines de milliers de paysans ont été brutalement déplacés, des récoltes pillées, des troupeaux dispersés. Au moins 150.000 personnes sont mortes des conséquences immédiates de ces transfertsCf Famine and Politics in Ethiopia, Jason Clay and Bonnie Holcomb, Cultural Survival, Harvard 1986.

Pendant ce temps, les Pop Stars du monde entier se mobilisaient, sur les pelouses de Wembley et de Philadelphie, pour le “concert du siècle” de Band Aid: la vente aux enchères des victimes de cette chirurgie sociale sans anesthésie commençait, sous les auspices bienveillants du colonel Menguistu et l’œil attendri de la communauté internationale.

Ce qui me frappe pourtant, dans ce triste tableau, n’est pas l’entreprise politique en elle-même. Ce siècle restera, après tout, comme celui de l’apogée et de la chute des idéologies messianiques, des rêves prométhéens tournant au cauchemar et, qu’après bien d’autres, l’Ethiopie ait été happée dans ce tourbillon n’a rien de surprenant en soi. Le plus affligeant, en réalité, est l’aveuglement dont ont fait preuve la majorité des observateurs et des intervenants dans ce pays. Une cécité d’un genre nouveau, réservée au tiers-monde, provoquée par un mal d’autant plus redoutable qu’il se pare de tous les attributs du Bien: le développementisme. Car c’est au nom d’un ambitieux programme de développement qu’ont été prises ces mesures “techniques”, acceptées comme telles, du moins dans un premier temps, par la majorité des bailleurs de fonds: “le transfert de populations est la pierre angulaire de notre stratégie de développement agricole. (…) Les recommandations de divers experts étrangers, y compris ceux de la Banque Mondiale, ont soutenu et confirmé cette même stratégie. (…) Ces transferts se poursuivront jusqu’à ce que nous soyons capables de réaliser une occupation harmonieuse de notre territoire, un rapport équilibré homme/terre et jusqu’à ce que nous ayons mis en œuvre des pratiques modernes de conservation du sol et de l’eau, et une politique rationnelle d’utilisation des terres”.Interview du colonel Menguistu, in Le Courrier N° 99, septembre-octobre 86, bulletin de la Communauté européenne, Bruxelles. La dispersion des populations rurales, fréquemment invoquée comme facteur d’”arriération”, présente de plus l’inconvénient majeur aux yeux des tenants de la villagisation, d’être “un frein monumental à l’acheminement des secours aux populations (en cas de crise).”Ibid. Heureux paysans, sauvés malgré eux par la prévoyante sollicitude de leurs dirigeants! Cette paternelle attention est confirmée par le compte-rendu d’un journaliste britanniqueEthiopie, terres anciennes, nouvelles orientations, Tom Glaser, Ibid.: “La population des hauts-plateaux mène une étrange existence solitaireSouligné par moi.. Les villages sont rares. Chaque famille (…) arrache ses moyens de vivre parcimonieusement aux pentes des collines qui entourent sa ferme. (…) Durant la récente famine (…), les avions devaient jeter les aliments par la porte arrière en volant à moins de dix mètres au-dessus des fermes.” Autrement dit: bousculons un peu ces peuplades naïves et résignées, et emmenons-les vers l’horizon radieux du développement. Eduquons-les, soignons- les, l’Histoire nous en rendra grâce.

Si la gêne, voire le malaise profond, étaient le sentiment dominant parmi les organisations humanitaires, il n’en allait pas de même chez les diplomates et les hauts-fonctionnaires internationaux. Nombre d’entre eux, en particulier l’Italie et la Canada, ont activement soutenu et financé cette “courageuse politique de développement”. Après tout, ne retrouvait-on pas ce subtil mélange de rationalité économique (cautionnée, malgré elle, par la Banque Mondiale) et de générosité sociale (garantie par le précédent tanzanienL’Ujamaa tanzanienne, basée sur une semblable politique de villagisation a longtemps séduit la majorité des observateurs. Jusqu’à ce que l’on s’intéresse à ses effets réels: un désastre humain et économique dont le pays n’est pas près de se relever.)?

Aussi lorsque Médecins Sans Frontières a dénoncé cette politique dévastatrice et demandé que les bailleurs de fonds veillent à ce que l’aide internationale ne soit pas utilisée pour piéger les populations, les premiers accusés ont été les messagers de la mauvaise nouvelle, les Médecins Sans Frontières expulsés du pays sans qu’une seule protestation, à l’exception de la France bien entendu, se fasse entendre. Le programme de transferts a cependant été durablement suspendu en raison de ces protestations et du revirement partiel d’opinion qu’elles ont fini par entraîner. Le gouvernement éthiopien, engagé dans une guerre impitoyable avec les Fronts Populaires Erythréen et Tigréen avait sans doute trop besoin de ses appuis extérieurs pour se brouiller avec eux.

Qu’une politique d’une telle brutalité ait pu être couverte avec succès du manteau de la Vertu et du Progrès en dit long sur le paternalisme méprisant dans lequel sont tenues les populations rurales du tiers-monde. Villagisation, transferts de population: dans ces formules froides se cristallisent deux périls qui caractérisent notre siècle, le totalitarisme et la technocratie. Le premier est désormais derrière nous, tandis que la pression du second va en s’amplifiant. Sur ses principes se construit une véritable théologie développementiste, avec ses grand-prêtres, ses temples et ses prières, dont les versets ont pour noms: périmètres irrigués, aménagement de vallées, barrages et retenues d’eau, alphabétisation et santé pour tous. Encadrés par des agronomes, des sociologues, des vétérinaires, des instituteurs et des médecins, sacristains et dévots du Progrès, les ouailles n’ont qu’à bien se tenir. Et qu’importent les dégâts, l’Histoire reconnaîtra les siens. Sans mal, car dans cette fantastique entreprise de normalisation, la proximité ou l’éloignement du modèle sont aisément mesurables: nombre de médecins et d’instituteurs par habitant, structure de la production (parts de l’agriculture, de l’industrie et des services dans le PIB), espérance de vie, kilométrage de routes, croissance de la consommation et de l’investissementCf rapports annuels sur le développement dans le monde, de la Banque Mondiale.… Autant d’indicateurs dont on ne peut attendre, par définition, qu’une mesure de l’arriération de l’Autre. Comment pourrait-il en être autrement puisque le monde industriel, auto- institué référent universel, est l’aulne à laquelle sont renvoyées ces mesures. Et c’est ainsi qu’un ensemble de statistiques destinées à analyser les structures et les orientations de la consommation et de la production se transforme insidieusement en une anatomie du malheur justifiant par avance, et sans discussion possible, la mission du médecin. L’acharnement thérapeutique de nos modernes Diafoirus est sans limites.

Le cas des Iks est accablant. Chassés de leurs terres pour laisser la place à une réserve naturelle, ils ont vu leurs droits fondamentaux piétinés, leurs moyens de survie immédiate mis en danger au nom de la prospérité et du développement économique. En Ouganda, l’un des plus beaux pays d’Afrique, le tourisme, donc la mise en valeur des ressources naturelles, sont des priorités autorisant à sacrifier le présent au nom d’un hypothétique avenir meilleur.

C’est le prix de cet avenir que les Iks ont payé cash.

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Postface de l’ouvrage "Les Iks: survivre par la cruauté", 1 octobre 1987, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/publications/guerre-et-humanitaire/postface-de-louvrage-les-iks-survivre-par-la-cruaute

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