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Reconstruction : priorité aux choix des Haïtiens

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

L'ampleur du séisme qui a détruit Port-au-Prince surpasse tous les autres événements du même ordre car il a été, en proportion de la population du pays, bien plus destructeur encore que le tsunami de 2004. L'aide à la reconstruction devra être conçue, financée et suivie dans un effort soutenu, en rapport avec l'énormité de ce bouleversement. Mais arrêtons-nous un instant sur la période d'urgence, pas encore révolue au moment où ces lignes sont écrites, et qui se distingue par un trait majeur, à savoir le nombre de blessés, de ce que nous avions constaté lors du tsunami. Celui-ci n'en avait provoqué qu'un nombre réduit, pour l'essentiel absorbable par les structures médicales locales restées intactes. Si la détresse de ceux qui avaient tout perdu était immense, il n'y avait pas d'urgence vitale à laquelle aurait dû répondre l'aide internationaleVoir “Vérités et bons sentiments”, Alternatives Internationales n° 21, février 2005.. La controverse sur la question des dons, déclenchée à la suite de la décision de Médecins Sans Frontières de ne plus accepter d'argent pour les victimes du tsunami, s'est développée dans ce contexte. Il est frappant de constater qu'en dépit du nombre de cadavres jonchant les rues de Port-au-Prince, les alertes aux épidémies qu'avaient lancées et répétées l'OMS, relayée par des ONG et des gouvernements au moment du tsunami, comme pour justifier l'état d'urgence qu'ils avaient déclaré, n'ont pas été entendues cette fois-ci. La croyance selon laquelle les cadavres seraient à l'origine de grandes flambées épidémiques est infondée, rappelons-le. Mais la promiscuité prolongée et l'insuffisance d'eau peuvent susciter l'apparition de foyers épidémiques circonscrits qu'il importe de prévenir.

Libérés de ces mythes, les secours ont donc pu s'organiser pour faire face aux véritables urgences, à savoir les soins aux blessés, les abris ainsi que les distributions de vivres et d'eau potable. Une urgence probablement sans précédent : jamais dans l'histoire, en dehors peut-être des grands bombardements de la fin de la seconde guerre mondiale, un tel nombre de blessés n'avait été constaté, ni un tel nombre de personnes quasiment privé de tout possibilité de subvenir à leurs besoins en quelques minutes. Qui plus est, dans une île. Cette situation explique l'extrême confusion dans laquelle se sont déployés les secours et justifie que le seul pays capable de mettre en place un dispositif logistique approprié, les États-Unis, se soit installé en position de leader. On peut regretter que l'Union européenne, qui avait envisagé en 2005 la mise en place d'un état- major de crise afin de mettre en oeuvre les moyens logistiques d'urgence à grande échelle dont seules disposent les armées, ait laissé ce projet dans les cartons même si, en l'occurrence et pour des raisons d'efficacité, la localisation de la catastrophe conférait une priorité de fait au voisin étatsunien.

Il faut rappeler que les Haïtiens, loin de se réduire à des victimes passives et à des hordes de pillards, ont été les premiers acteurs de secours comme c'est toujours le cas en situation de catastrophe, où qu'elle survienne. La réalité est tout autre en ce qui concerne le gouvernement, dont la défaillance ne s'explique pas seulement par le choc dont lui aussi a été victime. La misère, c'est-à-dire le fossé abyssal qui sépare la masse des plus démunis et la poignée des plus riches, était la marque de ce pays, bien plus que son rang dans le classement du PIB par habitant. Là réside sa responsabilité qui ne doit évidemment rien au séisme du 12 janvier et qui laisse pour le moins sceptique quant à ses capacités de conduire la reconstruction du pays. Ajoutons que la perte d'une bonne partie des archives publiques ne facilitera pas la tâche des futurs gouvernants. Pour autant, les appels à une mise sous tutelle internationale, quelle qu'en soit la forme, ne convainquent pas plus, tant l'on constate que les peuples la rejettent quelle qu'en soient les justifications. L'assistance financière internationale, indispensable, devra s'inscrire dans la souveraineté haïtienne, sous peine d'être perçue comme une prise de pouvoir étrangère et d'amplifier les problèmes qu'elle entend aider à résoudre.

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Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Reconstruction : priorité aux choix des Haïtiens, 16 mars 2010, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/publications/catastrophes-naturelles/reconstruction-priorite-aux-choix-des-haitiens

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