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Note de lecture sur l’ouvrage "Au bord du monde, les réfugiés"

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Un camp de réfugiés, c’est « un dispositif policier, alimentaire et sanitaire qui met, en principe, la population accueillie dans les refuges, à l’abri de la mort violente pour cause de guerre et faim », écrit Michel Agier dans « Au bord du monde, les réfugiésFlammarion, 2002 ». Entretenus a minima par la bienveillance internationale, c’est-à-dire l’ONU et les ONG, ils sont aujourd’hui plus de vingt millions dans le monde, qui ont dû quitter leurs villes ou villages sous le coup d’une menace et se retrouvent parqués dans des zones d’attente en pays étranger. Ceux-là, enregistrés par le Haut-Commissariat des Nations-unies pour les réfugiés (le HCR), ont franchi une frontière pour fuir un Etat qui ne peut plus assurer leur sécurité, voire qui les persécute en raison de leurs opinions, de leur race ou de leur religion.

D’autres, plus nombreux encore (ils sont près de trente millions), n’ont pas pu, ou pas voulu, franchir une frontière et sont déracinés dans leur propre pays. Ce sont des « personnes déplacées », elles aussi bien souvent tributaires de l’assistance internationale, quand celle-ci peut les atteindre. Contrairement aux réfugiés, en effet, les « personnes déplacées » demeurent sous la responsabilité de leurs gouvernements nationaux, lesquels peuvent décider de favoriser, ou au contraire de bloquer l’accès des secours.

Le temps n’est pas si loin où les réfugiés bénéficiaient d’un réel soutien international. C’était l’époque de la guerre froide et 90% d’entre eux fuyaient des régimes communistes en proie à des guerres civiles. Ils étaient alors les témoins de l’échec du « socialisme réel », ceux qui avaient voté avec leurs pieds contre les dictatures et attestaient la « supériorité morale » du camp libéral. Leur cote était d’autant plus élevée sur le marché des intérêts politiques que, au-delà du symbole, ils constituaient également un appoint stratégique précieux pour les occidentaux et leurs alliés locaux : les mouvements de résistance pouvaient y mobiliser des hommes et des moyens pour poursuivre le combat de l’autre côté de la frontière.

Ce temps est révolu. Dans le nouvel ordre mondial, les réfugiés, comme les personnes déplacées, sont devenus un pur et simple fardeau, les restes encombrants de conflits ayant perdu toute valeur stratégique. C’est de ce monde-là que nous parle « Au bord du monde, les réfugiés », de ces lieux improbables où sont rejetés les superflus, de ces territoires dévolus aux organismes humanitaires, « gestionnaires de l’exclusion au moindre coût, à l’échelle planétaire ». Il ne s’agit pas ici de dénoncer, mais de s’approcher et de comprendre, d’observer et de réfléchir. La mise hors la loi, c’est-à-dire hors de la loi ordinaire des hommes, d’une population de millions de personnes, est emblématique, pour l’auteur, de la formation d’une nouvelle condition humaine aux marges des sociétés. Dans les camps, s’applique par définition un régime d’exception, celui de l’arbitraire de la charité, celui de la dépendance totale. La vulnérabilité y est la règle, et c’est bien pourquoi l’abus de pouvoir, le chantage à la survie s’y installent avec tant de facilité. Mais les camps sont aussi des lieux où se reconstruisent des groupes, où se recomposent des identités, où s’affirment des contre-pouvoirs. C’est tout cela, qu’avec un regard d’anthropologue et une grande sensibilité, Michel Agier nous donne à voir.

La population carcérale et la population réfugiée ont en commun d’être des marqueurs ultra- sensibles des violences politiques et sociales. Que le système carcéral américain, dont une part croissante est d’ailleurs gérée par le privé, soit le troisième employeur du pays, nous dit quelque chose sur la brutalité des rapports sociaux au paradis de la libre entreprise. Un simple coup d’œil sur la carte des réfugiés dans le monde, telle que la publie chaque année le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés, renseigne immédiatement sur la localisation des pôles de violence à l’échelle internationale. L’une et l’autre de ces populations sont installées aux marges de la société, dans des espaces confinés où le pouvoir se concentre sur la pure et simple gestion des corps. Elles se distinguent, certes, par la cause de l’enfermement : les uns ont commis des violences ou des actes illégaux, les autres les ont subis. Reste qu’aujourd’hui, les différentes situations de ces deux populations nous fournissent d’édifiantes indications sur la marche de nos sociétés. C’est pourquoi le livre de Michel Agier est de ceux qui aident à mieux comprendre dans quel monde nous vivons.

 

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Note de lecture sur l’ouvrage "Au bord du monde, les réfugiés", 20 mai 2002, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/publications/camps-refugies-deplaces/note-de-lecture-sur-louvrage-au-bord-du-monde-les-refugies

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