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Ni tiers-mondisme, ni cartiérisme

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Préface de l’ouvrage Le tiers-mondisme en question

Une idée simple mais fausse aura toujours plus de poids dans le monde qu'une idée vraie mais complexe" Alexis de Tocqueville

"Faut-il déraisonner pour être généreux" Raymond Aron

En janvier 1985 se tenait au Sénat, à Paris, le colloque "Le Tiers-Mondisme en question". L'objectif de cette rencontre était de réfuter le prêt-à-penser idéologique qui sert habituellement d'analyse des problèmes de développement.

Au plus fort de la campagne de solidarité avec les pays africains victimes de la famine, au milieu de ces images toujours insupportables, en dépit ou à cause même de leur répétition, cette réunion provoquait de très nombreuses réactions.

Le débat qui a suivi fut souvent très riche, mais a parfois atteint une violence qui laisse perplexe sur les intentions de certains critiques. La poursuite, sur le fond, de ce débat pendant près d'une année après la tenue du colloque -les échos en sont encore perceptibles- montre la pertinence des questions posées, et l'intérêt de donner à cette remise en cause un écho aussi large que possible. Car il devient impossible d'escamoter des problèmes lorsque leur importance se trouve en quelque sorte consacrée par l'opinion publique.

Trois raisons expliquent le retentissement exceptionnel de cette critique. La première vient du fait qu'elle est issue de l'intérieur même du mouvement tiers-mondiste, lui donnant la force déstabilisatrice d'une hérésie. C'est à partir des valeurs fondamentales du Tiers-Mondisme, la solidarité, la fraternité, que nous lançons cet appel à l'abandon des mythes, à la révision du dogme. La seconde: cette remise en cause vient interrompre une somnolence que peu avaient réussi à troubler. Dans des domaines divers, et en procédant de façon très différente, Gérard Chaliand, Pascal Bruckner et Carlos Rangel parmi d'autres ont commencé ce travail de déverrouillage des esprits. . La troisième enfin: nous mettons à jour un malaise ressenti par tous: le roi est nu, on le sait, on commence même à le chuchoter. Mais lorsque la rumeur s'étend, les réactions se partagent. Beaucoup sont satisfaits, sachant que la morale ne peut se substituer à la compréhension historique, sous peine de se voir réduite à un conformisme stérile. D'autres pourtant vont expliquant que ça n'était pas à nous de faire cela, ou pas de cette façon-là, ou pas maintenant, ou en tout cas pas avec ces gens-là.

Que Médecins Sans Frontières fasse irruption dans ce débat est légitime. Quinze ans d'activités dans la plupart des pays du Tiers-Monde ayant traversé une crise grave, une expérience peu commune des échecs du développement, ne fournissent certes pas les clés du problème, mais donnent quelque poids à cette critique des idées reçues, quelque valeur à la distance que nous prenons pour tenter de mieux comprendre. Certains pourtant ont été surpris et l'ont fait largement savoir, tant il est vrai que l'on crie généralement beaucoup plus fort son désaccord que son approbation.

Le succès de Médecins Sans Frontières est contemporain, et ce n'est pas une coïncidence, du déclin des idéologies, de l' abandon des messianismes rédempteurs. La liaison étroite entre ces phénomènes n'est autre que la volonté de retrouver les réalités humaines, et d'agir sur elles, en ôtant ces lunettes idéologiques qui loin de préciser les contours du réel, ne faisaient qu'obscurcir la vision. Ces "années orphelines" ont vu l'essor de l'idéologie des droits de l'homme, vision du monde dans laquelle l'homme redevient la finalité de toute entreprise. La "morale de l'extrême urgence" qui en est issue n'a rien perdu de sa force. Au rang des questions que ce mouvement d'idées a contribué à ramener sur la place publique figure une interrogation centrale: au-delà de l'invocation rituelle, devenue quasiment obligatoire dans toutes les tribunes politiques, où les droits de l'homme ont-ils trouvé leur véritable expression, sinon dans un état de droit? La réponse unanimement apportée à cette question a resitué le combat pour les droits de l'homme dans son environnement naturel, la lutte pour la démocratie. Non pas dans une conception maximaliste, héritée de Rousseau, où "la démocratie ne vaut que si elle mène la société vers un Bien commun unique et obligatoire", où l'Etat est dépositaire de la morale, chargé d'accomplir le bien-être collectif. Mais dans une démarche proche du "type idéal" de Weber, un équilibre instable entre la société et sa représentation. Un état de la société caractérisé, comme le décrivait Tocqueville, par l'effacement des distinctions d'état.

Peu de gens contestent actuellement la valeur des systèmes démocratiques en eux-mêmes. Et les habitants des pays pauvres moins que tout autre, qui mettent la revendication démocratique au premier rang de leurs préoccupations.

"Qu'attendons-nous aujourd'hui de l'Europe? Qu'elle partage avec le Tiers-Monde, qu'elle a longtemps dominé, le Savoir. Qu'elle partage d'une manière courageuse, la Démocratie et la Liberté", nous dit Jean-Dick Lobe dans "la lettre du Forum pour l'Indépendance et la Paix".

La critique des démocraties -mise à part celle issue du fondamentalisme islamique- ne vient donc pas des pays pauvres. Elle est en revanche explicite dans le Tiers-Mondisme occidental, celui d'hier comme celui d'aujourd'hui.

Les questions que pose ce courant de pensée sont désormais bien connues: Que vaut un système qui se serait institué en piétinant ses propres valeurs? Le pillage colonial, la formation sanglante de l'Europe, sources de notre opulence, ne viennent-ils pas démentir ces pieuses considérations sur les vertus de la démocratie. Le "totalitarisme des multinationales", les "goulags de la faim" ne sont-ils pas l'envers de ce décor que nous avons nous-mêmes dressé, la face cachée de cette inégalité fondamentale qui plonge les trois quarts de l'humanité dans la détresse et la pénurie?

La démocratie, luxe de nantis, ne suppose-t-elle pas la richesse, elle-même amassée par le pillage? Les pays développés dans cette perspective ne seraient que des féodalités maintenant leurs privilèges exorbitants par un système qui reproduit, voire aggrave le sous-développement. Dans cette perspective, l'ordre colonial, ébranlé par la montée puis la victoire des mouvements d'indépendance, n'a pas disparu, mais s'est simplement paré de nouveaux atours. Le système économique mondial qui s'est substitué à lui est un ordre néo-colonial et ses effets sont les mêmes: enrichir les riches et appauvrir les pauvres.

Le tiers-mondisme "politique", celui des mouvements anti-impérialistes et anti-colonialistes, a vécu. L'utopie ne fait plus recette, et l'on ne rencontre plus de ces cortèges graves ou fleuris, qui se voulaient l'écho de l'assaut final que les masses opprimées lançaient contre les citadelles de l'impérialisme.

Pourtant l'héritage intellectuel est encore très présent. L'objet "Tiers-Monde" reste à "refroidir", comme aurait pu dire Lévi-Strauss, et demeure aujourd'hui surinvesti, au point que toute distance prise par rapport à lui devient immédiatement suspecte d'hostilité.

Maltraité par un Occident aveugle et cynique, le Tiers-Monde reste en effet décrit tantôt comme le dépotoir, tantôt comme le grenier du monde, toujours comme l'otage des puissances économiques, donc des pays occidentaux. Nous y déversons nos surplus encombrants, nos médicaments périmés, allons y chercher nos légumes de contre-saison, les aliments de notre bétail et nos matières premières.

Non contents d'utiliser ses terres pour nous (sur)alimenter, nous lui vendons toujours plus cher des objets inutiles, et lui payons sans cesse moins cher ses productions.

Qui n'a entendu dire que la détérioration des termes de l'échange est l'un des mécanismes fondamentaux de reproduction du sous-développement, que la terre du pauvre nourrit le bétail des riches, que les cultures d'exportation remplacent, pour notre bon plaisir, les cultures vivrières, que la "suralimentation "ici", la sous-alimentation "là-bas" ne sont que l'envers et l'endroit d'un même problème, la "malbouffe"?

Il suffit d'écouter les discours dans les forums internationaux, ou de lire l'un des innombrables ouvrages traitant de la question pour apprendre que les efforts du Tiers-Monde pour s'affranchir d'un système qui les étrangle se heurtent à l'indifférence, voire au refus des puissants, dans leur volonté de mettre en place un ordre international plus juste. La simple observation des faits permet, en somme, de s'apercevoir que l'essentiel des problèmes que connaît le tiers-monde trouve sa cause dans les pays développés.

Ce jeu de miroirs, où l'on ne recherche que sa propre image indéfiniment répétée, devient un véritable écran où les représentations masquent les réalités, interdisent de voir les données propres du problème.

Ce colloque s'est fixé pour objectif de dissiper ce rideau de fumée, sans reculer devant d'éventuelles polémiques, en s'attaquant de front aux mythes poussiéreux, aux conformismes archaïques qui parasitent la compréhension des problèmes fondamentaux du sous- développement.

A quelque niveau que l'on se trouve, que l'on soit directement engagé dans l'action, ou que l'on se contente de la soutenir, il est indispensable de disposer d'un diagnostic exact, sous peine de se tromper gravement de traitement. "Il est scientifiquement faux et politiquement dangereux de proclamer, comme le font certains, que la famine ravage tout le Tiers-Monde. Elle sévit surtout dans les pays qui ont, en fait, été les moins transformés par le capitalisme", dit Yves Lacoste, spécialiste de géographie tropicale, qui ajoute "qu'un grand nombre de pays ont réalisé depuis leur indépendance des progrès sensibles, et ce, sans se lancer dans de spectaculaires révolutions culturelles".

L'approche tiers-mondiste du sous-développement a longtemps été la nôtre. Non pas nécessairement par penchant idéologique, mais bien plutôt parce qu'elle semblait procéder de l'évidence, constituer le paysage naturel de la réflexion. Les signataires du rapport Brandt, dont beaucoup sont bien peu suspects de complaisance envers toute entreprise de "subversion", sont venus en leur temps apposer le sceau de la respectabilité sur cette analyse. Les termes de l'alternative étaient simples, et donc le choix vite fait: ou bien le cartiérisme, le repli égoïste, l'indifférence. Ou bien le Tiers-Mondisme, analyse lucide et généreuse de la problématique du développement et de ses échecs.

Ce n'est pas à partir des faits eux-mêmes que s'opère la remise en cause, mais de leur statut dans l'explication, du rôle qui leur est attribué: il serait absurde de nier la réalité du pillage colonial, de la détérioration des termes de l'échange dans certains cas précis, de l'inégalité des rapports entre nations riches et pauvres. Mais il n'est pas moins absurde de voir là les causes du sous- développement, quand il s'agit pour l'essentiel de ses conséquences. Il est absurde et dangereux de promouvoir, au nom de cette analyse, un Nouvel Ordre Economique International hors duquel il n'existerait point de salut. La générosité affichée de ses objectifs ne peut plus masquer les effets désastreux qu'il entraînerait s'il était appliqué: l'exemple du pétrole montre que le résultat principal du renchérissement des matières premières -objectif prioritaire du Nouvel Ordre- est un transfert de richesses des plus démunis vers les plus favorisés, au niveau des nations comme à celui des individus. L'essentiel des revendications du Nouvel Ordre, autour duquel se retrouve l'ensemble du mouvement tiers-mondiste, présentent cette caractéristique de poursuivre des objectifs parfaitement louables en proposant des moyens qui ne peuvent que les ruiner.

Reste donc, à la lumière des échecs et succès relatifs enregistrés dans l'ensemble des pays en développement depuis les indépendances, à procéder à un changement de perspectives, à abandonner les généralités et à revenir aux faits, à reparcourir le terrain pour en repérer les variations et accidents, les continuités et les ruptures. Et d'entrée de jeu, à désigner ce fait massif, la fin du Tiers-Monde, dont l'unité est en effet chaque jour démentie par les affrontements politiques, économiques, militaires qui le traversent, comme par la diversité des situations de départ: la Corée et le Tchad, le Brésil et le Bengladesh ont bien peu de points communs, et d'intérêts solidaires. La curieuse taxinomie qui les place dans la même catégorie générale, postulant ainsi une communauté de problèmes et d'objectifs, n'a en fait aucune autre raison d'être que la commodité de langage. Cette formule, inventée par Alfred Sauvy en 1952, résumait de façon percutante l'émergence d'une réalité spécifique, étrangère aux catégories de la pensée occidentale du moment, et mettait en valeur l'aspiration fondamentale à la dignité et à la justice qui apparaissaient aux marches de l'empire. L'Occident n'était plus la mesure de toute chose. Trente trois ans plus tard, Alfred Sauvy prête son concours à cette remise en question d'une idéologie qui n'a d'ailleurs jamais été la sienne.

La révision des valeurs que suppose cette remise en question peut donner lieu à certains malentendus, suggère l'existence de choix idéologiques ou partisans tout à fait étrangers à notre propos. Le tiers-mondisme est en effet majoritairement représenté, dans la vision linéaire classique de la vie politique, à gauche, même s'il a trouvé un réel écho à droite.

Il est une sorte d'extension, à l'échelle internationale, d'une morale sociale traditionnellement véhiculée par la gauche française. La droite n'a pu briller, dans ce domaine, que par son absence. Le rôle central de l'Etat dans le processus de développement, la nature et le statut historique des rapports entre riches et pauvres, sont parmi d'autres d'importants points d'ancrage traditionnels de la pensée de gauche. Au moment où la rupture avec ces modèles est en train de se consommer, non pour des causes d'ordre idéologique mais pour des raisons d'efficacité sociale, il importe de ne pas découper l'horizon en tranches. L'efficacité économique, condition du progrès social, ne peut se développer que dans une société disposant d'une certaine autonomie par rapport à l'Etat, et n'est pas nécessairement synonyme d'asservissement des hommes. Ce constat se situe désormais hors du champ idéologique, même s'il a fallu, pour l'accepter, procéder à des révisions douloureuses.

Il ne s'agit pas, par goût de l'équilibre, de se livrer au jeu confortable des symétries et du rejet dos à dos, mais d'examiner, de façon pragmatique, sans craindre de bousculer des idées reçues, des situations concrètes et d'en tirer des leçons pour l'action.

Pour cela nous avons choisi d'examiner, dans un premier temps, les représentations habituellement données du Tiers-Monde. Il fallait donc:

Tirer un bilan dépassionné du phénomène colonial, en mesurer les conséquences réelles pour les sociétés et les économies concernées.

Etablir une généalogie du tiers-mondisme, en retrouver les origines intellectuelles dans les grands mouvements de pensée du XXème siècle, et notamment retracer ses rapports avec le léninisme et le christianisme social.

Faire justice de la mythologie révolutionnaire, rappeler la confusion, lourde de conséquences humaines, entre les stratégies de prise de pouvoir et les techniques de gouvernement, entre la rhétorique de tribune et les écueils du réel.

S'interroger sur la frivolité et la complaisance du mouvement tiers-mondiste, qui l'a conduit à s'enflammer successivement, tel un amoureux toujours enthousiaste et toujours déçu, pour les causes les plus diverses.

La deuxième partie de ce colloque, consacrée à des études de cas concrets, illustre le décalage entre la rhétorique et la réalité. Sont passés en revue, dans ce deuxième temps:

Les pénuries alimentaires dans les Pays les Moins Avancés. Sont-elles le résultat d'une injustice fondamentale, ou d'une terrible fatalité? Peut-on envisager les moyens d'un redressement?

Les moyens d'un développement rural ayant enregistré nombre de résultats encourageants, au travers de l'exemple asiatique.

L'histoire d'un décollage. Les succès remportés sur le plan du progrès économique et social dans les nouveaux pays industrialisés d'Asie offrent-ils des "recettes" exportables?

Les conséquences de la montée des déséquilibres démographiques, et la nature de la mortalité dans le monde.

La troisième et dernière partie est faite de contributions contradictoires sur deux questions à la fois générales et fondamentales:

L'aide est-elle un obstacle pour le développement, ou l'une de ses conditions? La démocratie est- elle à la fois possible et souhaitable dans les pays en développement?

C'est au contact de ses échecs que nous avons forgé notre conviction en forme de paradoxe: "le tiers-mondisme est un obstacle au développement".

Le décalage entre ce discours réducteur et la réalité, dans sa complexité et sa diversité risque d'entraîner une conséquence très grave: décourager tout élan de solidarité et de fraternité, et alimenter les courants cartiéristes, la tentation du repli sur soi.

L'exigence de justice dont ces courants se veulent l'expression ne peut, à terme, qu'être découragée. Une recherche et une action dégagées tant des utopies tiers-mondistes que de l'isolement cartiériste, échappant au double écueil de la complaisance et de l'égoïsme sont aujourd'hui plus nécessaires que jamais. Tel est le sens de ce colloque.

 

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Ni tiers-mondisme, ni cartiérisme, 1 mars 1986, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/ni-tiers-mondisme-ni-cartierisme

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