A / A / A

Contre le Tiers-mondisme

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

"Sachons-le : c'est parce que nous bouffons trop qu'ils crèvent". Ainsi se concluait le commentaire d'un reportage sur la famine en Ethiopie diffusé en janvier dernier à la télévision. Les images bouleversantes de ce document donnaient un retentissement particulièrement fort à cette idée par ailleurs bien répandue.

Je m'étais rendu peu de temps auparavant sur ces hauts plateaux éthiopiens, où les équipes de Médecins Sans Frontières s'acharnaient à sauver ceux qui pouvaient l'être encore. J'y avais vu la détresse des hommes, la sécheresse, parfois des terres épuisées. Mais aussi la guerre et des techniques culturales archaïques.

Des infrastructures quasi inexistantes, une indifférence, constante au fil des régimes, pour la paysannerie, une monnaie sans valeur, et des circuits de production et de distribution gérés par l'Etat apparaissaient, aux côtés de la sécheresse et de la guerre civile, comme des causes autrement significatives que ce système de vases communicants: ils sont trop maigres là-bas parce que nous sommes trop gros ici.

Une telle tragédie ne peut provoquer qu'un réflexe: aider, secourir par tous les moyens. Et ce réflexe est le bon.

Mais lorsque les bon sentiments se substituent à la compréhension des évènements, ou les déforment au nom d'une générosité hâtive, ils s'essoufflent, se fragilisent et deviennent pur conformisme.

Le système d'explication par la spoliation des différences de richesse entre les pays, est devenu une évidence: l'ordre colonial, et son équivalent contemporain, le système économique mondial, feraient immuablement circuler les richesses du Sud vers le Nord, de la "périphérie" vers le "centre".

Dans un monde où la quantité de richesses serait définitivement fixée, notre opulence ne serait que l'image en miroir de la détresse du Tiers-Monde, dont elle est responsable.

Seule une révision globale de nos rapports, l'institution d'un "Nouvel Ordre Economique International" pourrait mettre un terme à ce déni de justice.

Pourtant, plus de 80% des céréales sont produites dans le monde par les pays occidentaux, dont les habitants n'extorquent donc à personne ce qu'ils consomment.

Pourtant les pénuries alimentaires que l'on observe en Afrique sont avant tout le fait d'un enclavement économique, d'une insuffisance d'adaptation technique, de l'absence de stratégies agricoles réalistes. C'est d'ailleurs ce que disent actuellement les responsables africains eux- mêmesCf l'article du "Monde" du 11 mai 1985: "l'Afrique responsable de son propre malheur"..

Pourtant de nombreux pays dans le Tiers-Monde -de la Côte d'Ivoire à la Corée, du Vénézuela au Kénya ou à la Thaïlande- ont enregistré des succès. Même s'ils sont partiels, encore fragiles pour certains, les progrès sont réels. Ces pays ne font jamais la une de l'actualité, tant il est vrai qu'une bonne nouvelle n'est pas une nouvelle.

Ils ont choisi des stratégies variées, et il serait hasardeux de chercher à élaborer un modèle à partir de leur observation. Mais ils ont en commun, avec de nombreux autres notamment en Asie, la caractéristique d'avoir ouvert leurs économies au monde extérieur, diversifié leurs activités, délaissé la rhétorique de tribune au profit du pragmatisme.

L'enjeu fondamental, tant sur un plan pratique que moral, du développement des pays pauvres exige de se débarrasser de ces mythes, d' abandonner le paternalisme insidieux qui exclut de toute responsabilité sur leur propre histoire l'ensemble des citoyens du Tiers-Monde.

Si nous entendons jouer un rôle positif dans le processus de développement, encore faut-il que nous sachions sur quels leviers agir. Un traitement approprié exige un diagnostic exact.

L'idée que l'essentiel des causes du sous-développement réside dans le comportement inique et mercantile des pays industrialisés revient à privilégier les facteurs extérieurs aux pays concernés. Le mouvement tiers-mondiste, toutes tendances confondues, se retrouve largement autour de cette idée, et donc des propositions du "Nouvel Ordre Economique International".

Fondées sur une apparente exigence de justice, les dispositions qu'il contient aboutiraient pourtant, si elles étaient appliquées, à un transfert de richesses des pauvres vers les riches, comme le montre un rapport du C.E.P.I.I."Rapports Nord-Sud, mythes et réalités"., et comme l'atteste l'exemple du pétrole.

La solidarité est une valeur fondamentale, pour laquelle nous luttons de toutes nos forces. Elle n' a malheureusement jamais développé aucune société dans le monde.

En refusant de réexaminer ses analyses à la lumière des réalités, le Tiers-Mondisme s'est enfermé dans ses propres mythes. La compréhension de problèmes aussi cruciaux que ceux du développement ne peut se contenter de ces approximations, d'un système d'explication qui brouille la vision au lieu de l'affiner.

C'est parce que ce Tiers-Mondisme là est devenu un obstacle au développement que nous avons entrepris à partir de valeurs essentielles que nous partageons, de réfuter ses postulats.

 

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, Contre le Tiers-mondisme, 1 novembre 1985, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/contre-le-tiers-mondisme

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous pouvez nous retrouver sur Twitter ou directement sur notre site.

Contribuer