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Doper le multilatéralisme pour enrayer les épidémies

Alters Media
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Cet entretien à été publié dans la Revue Alters Media le 1er novembre 2020. 

En dépit d’une prise de conscience collective et simultanée, les réponses apportées à la crise sanitaire ont été essentiellement nationales. Alors qu’elle était plus que jamais concernée par les défis engendrés par la propagation fulgurante du coronavirus, l’OMS est restée effacée. Malmenée par les politiques chinoises et américaines, elle illustre à sa manière la déroute du multilatéralisme.

Qu’avez-vous appris de cette crise sanitaire du coronavirus ? Que révèle-t-elle de la mutation qui remue de fond en comble la société mondiale ?

Au risque de décevoir, je dirais que cette crise ne m’a pas appris des choses que je n’avais déjà observées, surtout depuis l’année précédente. La surprise, tout de même, relève plus du constat que d’une leçon : comme tout le monde, j’observe que le plus petit organisme vivant provoque pratiquement un arrêt de la moitié des activités de la planète en l’espace de quelques semaines. C’est finalement le seul phénomène inédit, d’autant que c’est la première fois dans l’Histoire que le monde entier prend conscience d’un événement menaçant à peu près au même moment. En revanche, des épidémies infectieuses, il y en a eu bien d’autres, et les leçons qu’on peut en tirer sont tout à fait analogues. La maladie, a fortiori la maladie infectieuse, est un révélateur de tensions et d’écarts sociaux. C’est en cela que je dis que la Covid n’a pas apporté quelque chose d’essentiel ; c’est simplement l’ampleur et l’intensité des conséquences, avec le confinement – une espèce d’assignation à résidence qui s’est appliquée aux deux tiers de la population en France et dans une grande partie de l’Europe – qui a poussé à une multiplication des discours et des réflexions là-dessus. J’ai l’impression que cette épidémie est une sorte de réservoir d’arguments venant soutenir des convictions préalables à la Covid-19. Sans jugement, on constate qu’il y a une utilisation opportuniste de cette épidémie pour faire valoir – parfois très légitiment – des aspirations ou des analyses déjà existantes.

Ce confinement en lui-même constituait déjà une nouveauté, tout de même un lien direct avec la nature de l’épidémie de Covid-19.

Non, du moins je ne le crois pas. La Covid est une maladie pour l’essentiel bénigne pour une fraction de la population, et sérieuse voire grave pour une autre partie de la population. La distinction ne se fait pas seulement entre riches et pauvres, mais aussi selon les classes d’âge. Le confinement, qui s’adressait principalement à ceux qui n’étaient pas en situation de grande vulnérabilité, a protégé ceux qui l’étaient. En ce sens, on peut dire que, quoi qu’on pense de l’efficacité du confinement (moi j’ai tendance à lui accorder un certain crédit, mais d’autres le mettent en doute avec des arguments qui sont audibles), il faut lui reconnaître cette qualité, à savoir que la majorité « protégée » a fait un effort pour une minorité vulnérable. Il y a quelque chose de réconfortant dans ce constat qui montre qu’on n’est pas condamnés à l’individualisme combattant, à l’égoïsme que nous promet l’idéologie libérale, mais que les comportements collectifs, solidaires, avec un Etat capable de les faire appliquer, ont encore une large place dans notre société.

Cette épidémie nous fait effectivement prendre conscience de l’énorme interdépendance et de la solidarité planétaire face à une menace globale. Et, pourtant, la gestion de cette crise s’est faite essentiellement au niveau national, aux dépens de toute approche multilatérale.

Je partage ce constat. L’OMS, qui est l’organisme international chargé par l’ensemble des Nations de la gestion des questions sanitaires, n’a pas occupé la place qu’elle aurait dû occuper. L’OMS a été créé après la Seconde Guerre mondiale pour assurer une fonction d’alerte et de coordination face à des menaces épidémiques ; c’est son rôle premier, y compris dans ses anciennes versions, l’Office international d’Hygiène public (OIHP, 1907) et l'Organisation d'Hygiène de la Société des Nations (1923). Cela s’explique par le fait que les épidémies sont des phénomènes sociaux globaux et occupent à ce titre une place politique extrêmement importante. Elles mettent en jeu les relations entre une société, un pouvoir et un savoir. Et tout cela est évidemment extrêmement politique puisque les décisions s’appliquent collectivement et doivent être expliquées par une autorité centrale. Les réussites ou les échecs partiels sont autant de crédits ou de débits plaqués sur le pouvoir. On comprend, dans ces conditions, les raisons qui poussent les gouvernements à agir avec leur rationalité propre au niveau national, alors même que la rationalité de santé publique imposerait d’agir à une autre échelle. Finalement, il y a deux échelles pertinentes : l’échelle locale et l’échelle globale. L’échelle nationale en elle-même n’a pas de sens du point de vue épidémiologique ou du point de vue de la santé publique. Néanmoins, du point de vue politique, c’est comme ça que ça s’est joué, et l’OMS a été marginalisée. La responsabilité en incombe d’abord à ses Etats membres, mais aussi à sa hiérarchie et sa direction générale, qui ne se sont pas beaucoup battues pour faire valoir la mission sociale de l’OMS, à savoir organiser la sécurité sanitaire à l’échelle internationale.

La France, qui aime à se présenter en modèle au sein de la société internationale pour son implication dans la défense des intérêts collectifs, ne brille pas par sa présence dans le domaine de l’OMS. Certes, les Chinois et les Américains font bien pire. Les Chinois en tentant de prendre de l’intérieur le contrôle de l’OMS et en y arrivant partiellement (par des financements, des nominations de hauts fonctionnaires…). On l’a vu lorsque Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, s’est rendu en Chine en janvier dernier et a surenchéri dans les félicitations accordées au gouvernement chinois pour la transparence et la rapidité dont il faisait preuve – alors même que c’était l’opacité et la mise à distance qui avaient prévalu. L’actuel gouvernement américain, lui, veut détruire l’OMS. En cessant sa contribution financière à l’OMS, il poursuit sa politique de destruction de toutes les organisations multilatérales.

Quelque part, c’est presque une politique en miroir car ils jouent peu ou prou le même jeu. Si les Chinois veulent prendre le contrôle et financent, les Américains se retirent, laissant les Chinois faire…

C’est exactement ça. Ce sont des politiques symétriques d’appropriation d’enjeux de santé publique qui devraient au contraire être partagés.

A votre avis, y aurait-il des solutions qui permettraient d’y remédier ?

L’observation de ce qui s’est passé pendant la Covid n’incite pas à l’optimisme de ce point de vue-là. Le dépassement de ce problème ne réside pas, je crois, dans la création d’instances spécifiques comme certains le proposent. Il faut constater que c’est déjà ce qui se fait. On a vu se multiplier les institutions à vocation globale en marge de l’OMS, avec pour certaines un lien, mais rien de plus. En témoigne l’exemple du SIDA : ONUSIDA créé en 1995, Fonds mondial depuis 2002, PEPFAR lancé en 2003… Ça a été la réponse apportée aux carences dont l’OMS a fait preuve devant l’épidémie de SIDA. Je pense que c’est une réponse compréhensible, mais trompeuse car porteuse d’effets pervers. C’est plutôt l’OMS qu’il faut renforcer politiquement, parce que techniquement elle dispose déjà des instruments qui lui permettent d’agir. Par exemple, le règlement sanitaire international, qui a connu plusieurs versions, dont la dernière date de 2005 (adoption après la première épidémie de SARS-Coronavirus), enjoint les Etats qui l’ont adopté de signaler les menaces à la sécurité sanitaire qui peuvent apparaître sur leur territoire et de s’ouvrir à une investigation ou à une aide étrangère rapidement dans le but de juguler aussi vite que possible des menaces de contagion globale. Il ne faut donc pas créer un règlement supplémentaire, mais constater que si celui-ci était appliqué, il permettrait d’agir de façon correcte.

A ce facteur politique, qui privilégie le prestige national à ses dépens, s’ajoute un autre facteur de faiblesse de l’OMS, lié au premier, d’ordre économique et financier. Le budget de l’OMS est notoirement suffisant et se voit de plus en plus complété par des donations privées – le premier donateur de l’OMS aujourd’hui étant la fondation Bill-et-Melinda-Gates. Bill Gates est le principal prescripteur de santé publique aujourd’hui puisqu’il assure presque un tiers des financements de l’OMS ; si sa fondation n’approuve pas un choix ou un autre, l’OMS est en difficulté. M. Gates représente ce philanthrocapitalisme qui privatise la santé publique en la soumettant à des choix personnels, comme le fait que les grandes entreprises et la biotechnologie seraient la solution à la quasi-totalité des problèmes. L’organisation sociale, les difficultés de l’intérêt public en rapport avec les intérêts des entreprises privées, tout cela est gommé par la mise en avant de la générosité et les sommes énormes allouées à des causes d’ordre sanitaire. Ce discours vertueux dissimule une réalité beaucoup plus scabreuse. L’OMS est une organisation inter-étatique et devrait le rester, mais elle est aujourd’hui l’illustration des partenariats public-privé. Or, on sait que dans le partenariat public-privé, les coûts vont au public et les intérêts au privé ; c’est la règle d’or de ces partenariats. C’est à cela qu’il faut remédier, en finançant l’OMS à la hauteur requise, en lui confiant réellement les moyens politiques, financiers et techniques de la tâche qui lui est confiée, et en la laissant agir. Les instruments juridiques d’ordre politique, c’est-à-dire signés par les Etats, existent. Reste à les faire appliquer.

Notons que c’est l’OMC, et non l’OMS, qui a proposé la clause sur l’urgence sanitaire et les médicaments génériques au cas où une urgence épidémique l’impose, ce qui est très révélateur. Il n’y a pas de volonté suffisante au niveau politique pour rendre équitable l’effort de santé publique. L’OMS fait preuve d’une docilité tout à fait regrettable. C’est d’ailleurs ce que pensent de nombreux employés de l’OMS avec qui j’ai eu l’occasion de discuter informellement.