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Famines :

enjeux politiques et réponses opérationnelles

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Deux femmes transportent des branches d'arbre, camp de Dagahaley, Kenya, 2009. Crédit: Dominic Nahr
Crédit: Dominic Nahr

Pour les Nations unies et les ONG, regroupées au sein de l'IPC (Integrated Food Security Phase Classification), la famine est définie par la présence conjointe des trois éléments suivants : une pénurie alimentaire frappant 20% des foyers, un taux de malnutrition aiguë sévère chez les enfants dépassant 30%, un taux de mortalité adulte dépassant le seuil d'alerte établi à 2/10.000/jour. Déclarer un état de famine étant une affaire grave, tant sur le plan politique que sur celui de l'aide d'urgence, il était sans aucun doute indispensable de s'accorder sur une définition commune reposant sur des faits mesurables. 

Mais cette capacité à objectiver une situation de crise en la chiffrant a ses exigences propres, faute de quoi les chiffres eux-mêmes perdent toute signification. Ainsi les calculs de mortalité supposent-ils une connaissance de données démographiques de base qui font généralement défaut dans de nombreux pays pauvres ; de même l'extrapolation de résultats recueillis à certains moments et en certains lieux est-elle un exercice hasardeux. Tout aussi discutable est le fait d'anticiper, comme on l'a fait en 2013 et en 2017 pour la Corne de l'Afrique, l'extension de proche en proche d'une famine à partir de foyers localisés, comme on le ferait pour la progression d'une maladie contagieuse ; enfin, la définition des cas - par exemple "pénurie alimentaire d'un foyer" - prête également à interprétation. Chacun des trois éléments constitutifs d'une situation de famine est une fraction (nombre de personnes affectées/population concernée) dont les deux termes sont donc entachés de fortes incertitudes. C'est ce qui explique les doutes et critiques marquant notamment les alarmes lancées par l'ONU, lorsque celles-ci ne sont pas accompagnées d'images attestant la réalité de la famine.

Les articles et essais de ce dossier ne traitent pas de techniques médico-nutritionnelles, celles-ci ayant leur place dans les manuels mis au point par les spécialistes de MSF, mais du contexte singulier dans lequel surviennent des famines ainsi que des dispositifs de réponse à celles-ci. MSF a été à plusieurs reprises impliquée dans des situations de famine (Ouganda 1980, Ethiopie 1984-1985, Somalie 1991-1993) ainsi que dans de nombreux programmes d'assistance en situation de malnutrition chronique ou aiguë (Niger, Soudan, Ethiopie notamment, dans les années 2000). Les famines étant toujours liées à des conflits armés, les enjeux politiques y sont d'autant plus lourds et ce sont eux qui forment la trame commune à la plupart des analyses. Les situations de crises alimentaires hors conflits armés ne sont pas ignorées pour autant, et on trouvera dans ce dossier des réflexions historiques et sociologiques sur la formation d'une crise, la production des chiffres, les formes de réponses opérationnelles. Ces textes ont été, pour la plupart mais pas exclusivement, rédigés par des membres de MSF. Quelques-uns sont des articles de chercheurs en sciences sociales qui nous paraissent particulièrement utiles pour élargir la réflexion :

Bonnecase, Vincent.
« Retour sur la famine au Sahel du début des années 1970 : la construction d'un savoir de crise », Politique africaine, vol. 119, no. 3, 2010, pp. 23-42.

Olivier de Sardan, Jean-Pierre.
« Crise alimentaire et malnutrition infantile au Niger : le bilan de la « famine » de 2005 », Critique internationale, vol. 37, no. 4, 2007, pp. 37-49.

Les articles du dossiers
Des enfants mangent de la pâte nutritive
Article

Famine en Somalie : l’alerte à l’alerte

Vingt ans de guerre dans le centre et le sud de la Somalie ont ruiné ce pays. Et la sécheresse qui sévit dans la région aggrave les immenses difficultés dans lesquelles sont plongés ses habitants. Les déclarations annonçant une famine sans précédent dans l'Est de l'Afrique ne sont pourtant pas convaincantes.

Un enfant éthiopien
Article

Crise alimentaire en Ethiopie : ce que cache la sécheresse

L’Ethiopie serait-elle la proie d’une fatalité climatique l’exposant régulièrement à la famine ? Les autorités n’ont-elles pas une part de responsabilité dans la genèse de ces crises et dans l’incapacité à secourir certaines victimes en dépit de l’importance de l’assistance mobilisée ?

Une femme marche sur une route près de la ville de Humera, en Ethiopie.
Cahier

A qui s'adresse l'aide alimentaire d'urgence? La réponse internationale à la "famine" éthiopienne de l'an 2000

Le pouvoir éthiopien aurait-il consciemment entravé la marche du système national de réponse aux crises pour produire une « urgence humanitaire » dans une zone périphérique et récupérer sous forme d’aide alimentaire le manque à gagner lié à la guerre et à la suspension des aides au développement ? Les bailleurs de fonds auraient-ils cautionné cette manipulation ? A vrai dire, le problème semble un peu plus complexe. La réalité se situe entre l’histoire sainte et la thèse de la machination scabreuse. C’est cette réalité compliquée que nous voudrions approcher, ce qui nous impose un détour préalable par l’économie alimentaire du pays et sa gestion politique.