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A propos de pharmacopées indiennes et de quinquina

Date de publication
Portrait de Marc Le Pape
Marc
Le Pape

Marc Le Pape a été chercheur au CNRS et à l'EHESS. Il est actuellement membre du comité scientifique du CRASH et chercheur associé à l’IMAF. Il a effectué des recherches en Algérie, en Côte d'Ivoire et en Afrique centrale. Ses travaux récents portent sur les conflits dans la région des Grands Lacs africains. Il a co-dirigé plusieurs ouvrages : Côte d'Ivoire, l'année terrible 1999-2000 (2003), Crises extrêmes (2006) et dans le cadre de MSF : Une guerre contre les civils. Réflexions sur les pratiques humanitaires au Congo-Brazzaville, 1998-2000 (2001) et Génocide et crimes de masse. L'expérience rwandaise de MSF 1982-1997 (2016). 

Jérôme
Lamy

Jérôme Lamy est historien et sociologue des sciences (chercheur associé au Laboratoire PRINTEMPS – Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines).

Fiche de lecture du livre La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Vaulx-en-Velin, Éditions des Mondes à faire, 2016, de Samir Boumediene historien, chercheur CNRS à l’ens-lyon.  

Pharmacopées indiennes 

Partie rédigée par Marc Le Pape, comité scientifique du CRASH.

Il s’agit d’un livre impressionnant par son érudition, par l’art du récit, par les sujets,  les questions qu’il traite, les personnages qu’il évoque : sont observés et relatés sur trois siècles (XVIe au XVIIIe siècle) les rapports de domination et de captation qu’ont exercés des savants et médecins européens sur les pharmacopées, les savoirs et les pratiques de soins des Indiens. Le livre contient des figures (en couleur) : dessins de plantes en particulier.  

L’auteur nous relate la découverte des plantes américaines par des Européens au XVIe siècle : qui sont les découvreurs, comment ont-ils découvert les propriétés des plantes médicinales, quelles furent les modalités d’extorsion de pharmacopées indigènes, comment ensuite s’opéra la diffusion de ces remèdes en Europe, quels furent les agents du commerce des plantes ainsi que de l’expérimentation puis de la transmission de ces nouveaux savoirs médicaux de 1580 à 1630. Ce sont là quelques-unes des questions abordées dans la première partie de l’ouvrage.

La troisième partie du livre porte sur les tensions et irréductibilités entre, d’une part, les pratiques de soins des peuples amérindiens pour lesquels le pouvoir des plantes est lié à des « qualités occultes », est activé par des rites, et, d’autre part, les certitudes et hésitations des Européens, théologiens et médecins, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, à propos de ces plantes et des usages qu’en font les Indiens. Il est question, par exemple, des interrogations chrétiennes sur l’usage sacré d’hallucinogènes par des guérisseurs, usage incompatible avec l’évangélisation qui « repose sur l’élimination de toutes les traces de l’“idolâtrie” » (p. 339). Le peyotl est interdit en 1620 : « Les Indiens l’emploient pour résister aux efforts de la guerre, de l’amour ou du travail, mais aussi pour entrer en communication avec leurs divinités à travers des visions et des songes » (p. 321). L’enquête de Sari Boumediene est historique, il ne fige jamais un état des tensions et des circulations de pratiques entre Indiens et Espagnols qui en dépit de leurs irréductibilité échangent certaines pratiques : par exemple, certains colons « absorbent le peyotl pour se soigner ou deviner le futur » (p. 342).

Le dernier chapitre évoque « le contrôle des manières de vivre » et en particulier la surveillance des pratiques indiennes de soins, imposée par les missionnaires. Enfin l’auteur restitue des techniques de clandestinité (de dissimulation), des usages de substances prohibées, des sabotages d’enquête, des trafics illicites (de plantes comme le peyotl), par lesquels des Indiens maintiennent leurs manières de vivre.

Quinquina 

Extrait du compte-rendu de Jérôme Lamy publié par les Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique 

La deuxième partie de l’ouvrage est entièrement consacrée au quinquina, qui permet de soigner les fièvres paludiques. L’enjeu est d’importance, les zones marécageuses drainent un « mauvais air » (p. 177) responsable de manifestations fébriles que la nosographie d’alors diffracte en une multitude de formes. Le quinquina est d’abord saisi comme « une écorce rougeâtre et amère » (p. 190). L’origine de la plante est incertaine ; son entrée dans le répertoire des médications est également nimbée de mystère. Les forêts de quinquina se trouvent le long de la côte Pacifique, dans la région de Loja. Le convoyage de l’écorce implique de nombreux intermédiaires ; sa rareté explique également les falsifications fréquentes (p. 195). L’entrée du quinquina dans le répertoire médical européen n’est pas évidente : la maladie qu’il soigne est « banale », « elle doit donc s’imposer face à d’autres façons de traiter les fièvres intermittentes » (p. 207). 

L’échec du remède sur l’archiduc Léopold d’Autriche est l’occasion pour son médecin Jean-Jacques Chifflet de produire un « pamphlet » (p. 207) pour dénoncer les méfaits du produit. La réponse italienne (où les règles de prescription sont appelées « Schedula Romana » [p. 206]) inaugure une série d’oppositions le long des nombreuses lignes de fracture de la médecine européenne de l’époque. L’écorce est un objet chargé d’ambivalence : son effet est « incompréhensible », les « rechutes » sont possibles, mais le « soulagement » produit est réel (p. 210). À la fin du XVIIe siècle, « le quinquina devient “le spécifique” des fièvres intermittentes, c’est-à-dire le remède le plus adapté à leur traitement » (p. 218).

Le passage par la cour de Versailles constitue une épreuve cruciale pour la diffusion et la validation du traitement. L’apothicaire anglais Robert Talbor est un « adversaire de la médecine dogmatique » (p. 219). Sa préparation, qu’il tient secrète, est fondée sur le quinquina auquel il adjoint des substances sucrées. Londres, Madrid et surtout Versailles sont les espaces de validation de son remède. La guérison de Louis XIV (même si celui-ci reviendra finalement à la saignée) constitue, pour Talbor, une démonstration publique d’importance et une victoire sur ses adversaires médecins. L’administration politique du quinquina pour la population française passe par une mobilisation royale en faveur du produit : Louis XIV fait venir massivement la médication américaine pour les « institutions hospitalières » et les « armées » (p. 229). Le quinquina est, avec l’opium et l’ipécacuanha, un spécifique qui s’écarte des ordinaires rétablissements humoraux (p. 231). L’efficacité du produit induit une falsification importante et en retour un véritable « règne de la méfiance » en Europe (p. 242). Cette quête de la plante de bonne qualité impose un retour aux sources. La mission géodésique française, composée notamment de Bouguer, Godin et La Condamine au début du XVIIe siècle, est ainsi l’occasion de découvrir l’arbre, de le décrire et de tenter une acclimatation (y compris par le vol). Malgré la surveillance de la Couronne espagnole pour protéger son bien végétal colonial, les Britanniques finiront au XIXe siècle par acclimater l’arbre des fièvres « en Inde et à Ceylan » (p. 291).

Jérôme Lamy, « Samir Boumediene, La colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750) », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 136 | 2017, mis en ligne le 12 octobre 2017, consulté le 13 mai 2019. Nous remercions les Cahiers d’histoire.  

Pour citer ce contenu :
Marc Le Pape, Jérôme Lamy, A propos de pharmacopées indiennes et de quinquina, 14 mai 2019, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/blog/medecine-et-sante-publique/propos-de-pharmacopees-indiennes-et-de-quinquina

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