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La peste et le choléra

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Trois ans après sa survenue, l'épidémie de choléra d'Haïti n'a pas fini de faire parler d'elle.

J'ai déjà évoqué ici l'importation du germe par les casques bleus népalais de la Mission de stabilisation des Nations unies (Minustah). Cette hypothèse avait été avancée peu de temps après le début de la flambée de choléra par un épidémiologiste envoyé sur place par l'ambassade de France. Son rapport, promptement mis sous le boisseau par le Quai d'Orsay afin de ne pas mettre l'ONU en difficulté, avait néanmoins "fuité". Sous la pression publique, le secrétaire général Ban Ki-moon s'était résolu à confier le dossier à un panel d'experts indépendants, lesquels confirmèrent ce que leur collègue français, le professeur Renaud Piarroux, avait découvert et que savaient les médecins haïtiens de la région : l'épidémie avait bel et bien explosé le long du fleuve Artibonite, en aval du lieu où étaient évacuées les eaux usées de la base népalaise. L'identification sérologique du germe responsable ne laissait que peu de place au doute sur son origine asiatique.

Entre-temps, une plainte contre les Nations unies avait été déposée par une association de victimes pour faute par négligence, les Nations unies étant coupables selon elles de n'avoir pas réalisé de dépistage chez des soldats en provenance d'une zone d'endémie de choléra et d'avoir évacué sans précautions des déchets dans un cours d'eau. Les experts avaient également souligné que les conditions d'hygiène prévalant dans le pays avaient contribué à la dissémination de la maladie. Il suffisait effectivement de constater que Saint-Domingue, l'autre partie de l'île, demeura presque totalement indemne de choléra pour en avoir confirmation. Ce n'est pourtant pas cette responsabilité partagée - État haïtien et ONU - que le secrétaire général a choisi d'invoquer pour la défense de l'organisation mais l'accord d'immunité juridique signé avec le gouvernement, protégeant les agents de l'ONU contre toute poursuite judiciaire. Piètre argument au regard des cinq mille victimes de l'épidémie, et qui ne rehaussera guère le prestige des Nations unies...

Cette esquive, pour lamentable qu'elle soit, ne doit cependant pas masquer l'essentiel, c'est-à-dire les conditions dans lesquelles le germe de la maladie s'est initialement répandu. La Minustah avait en effet, comme c'est l'usage, confié à une société locale la tâche d'organiser le traitement et l'évacuation des déchets et excreta de ses bases militaires. C'est cette société qui, contre toutes les règles, a installé des conduites d'évacuation reliant directement les fosses septiques à la rivière, sans traitement, déversant ainsi des excréments dans l'eau que consommaient les habitants en aval. Or Sanco Haïti - c'est le nom de cette peu recommandable compagnie bénéficiant d'un généreux contrat de sous-traitance avec la Minustah - avait pour principale actionnaire Madame Élisabeth Delatour Préval, femme du président de la République d'alors. Aucune instance officielle ne s'est s'intéressée à cet aspect de l'affaire jusqu'à ce jour. Autrement plus grave que l'immunité diplomatique invoquée par Ban Ki-moon, cette immunité politique, bien que représentative d'un système de gouvernement, semble passer inaperçue de l'extérieur, comme fondue dans les maux qui accablent le peuple haïtien. Les intellectuels haïtiens ne manquent pas de pointer dérives et effets pervers de l'aide à la reconstruction post-séisme et on ne peut que les suivre sur bien des points. C'est notamment le cas de Raoul Peck dans son dernier film Assistance mortelle qui insiste sur l'humiliante mise à l'écart des Haïtiens des décisions concernant leur avenir. Pour importantes qu'elles soient, ces vérités partielles en escamotent une autre, non moins importante, à savoir la faillite des élites haïtiennes et leur responsabilité primordiale dans la situation de leur pays.

Le choléra, métaphore par excellence des maux de la société haïtienne, ne trouvera pas son remède dans une mise en accusation de l'aide internationale.

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Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, La peste et le choléra, 10 septembre 2013, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/blog/medecine-et-sante-publique/la-peste-et-le-cholera

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