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Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles » : débat avec Sandrine Revet et Rony Brauman

Date de publication
Elba
Rahmouni

Chargée de diffusion et de développement digital au CRASH depuis avril 2018, Elba est diplômée d’un master recherche en histoire de la philosophie classique et d’un master professionnel en conseil éditorial et gestion des connaissances numériques. Lors de ses études, elle a travaillé sur des questions de philosophie morale et s’est intéressée notamment à la nécessité pratique et à l’interdiction morale, juridique et politique du mensonge chez Kant.  

A l’occasion de la sortie du livre Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles » aux Editions MFSH, le CERI (Centre de recherches internationales Sciences Po – CNRS) organisait mercredi 14 novembre 2018 un débat avec son auteure, Sandrine Revet, anthropologue au CERI et cofondatrice de l’Association pour la recherche sur les catastrophes et les risques en anthropologie (ARCRA), et Rony Brauman. Un livre recommandé par le CRASH à tous ceux qui s’intéressent aux catastrophes naturelles et aux relations internationales.

Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles », un titre qui en dit long sur l’ouvrage

Dans cette ethnographie du monde des catastrophes « naturelles », Sandrine Revet n’étudie pas la dimension naturelle ou physique des catastrophes mais exclusivement leur dimension sociale et politique. A partir des années 1990, et surtout depuis les années 2000, s’est opéré un changement dans la manière de penser les catastrophes au niveau international. Les scientifiques, spécialistes du climat, sismologues, etc., ont été rejoints par des chercheurs en sciences sociales qui analysent le rôle de l’activité humaine dans la vulnérabilité des territoires et des habitants face à ces évènements. D’où l’utilisation des guillemets dans le titre comme dans le corps de l’ouvrage.

Le monde dont il est question est celui qui est institué par de multiples acteurs, provenant de divers univers professionnels (secouristes, membres des ONG, diplomates, scientifiques...) formant un organe de gouvernance face à ces évènements dits catastrophiques. En étudiant la langue, les normes, les récits et les outils qui font les dynamiques de cet ordre international, l’auteure réalise une analyse détaillée d’un monde habituellement étudié d’un point de vue plus englobant. Sandrine Revet explique : « J’ai choisi l’expression « le monde des catastrophes » plutôt que celle de « gouvernement des catastrophes » parce qu’il s’agit avant tout d’un processus de construction laborieux autour des catastrophes. C’est un monde social au sens de la sociologie interactionniste, toujours en train de se redéfinir et de travailler ses frontières avec d’autres mondes : celui du climat, du nucléaire, de l’humanitaire… Je cherche à montrer comment ce monde se construit plutôt que comment il gouverne ».

Anthropologie d’une catastrophe. Les coulées de boue de 1999 au Venezuela

Ce second ouvrage s’inscrit dans la continuité du précédent Anthropologie d'une catastrophe. Les coulées de boue de 1999 au Venezuela : une enquête ethnographique sur les dynamiques sociales, politiques et culturelles de la catastrophe « naturelle » de 1999 nommée La TragediaL’auteure était lors de cette catastrophe actrice pour l’ONG Enfant du Monde Droits de l’Homme. Elle apporte dans cet ouvrage un double éclairage : celui d’une praticienne de l’humanitaire et celui d’une chercheuse.. Sandrine Revet met à jour, dans ce livre, les différents cadrages de la catastrophe : comme par exemple le cadrage religieux (la catastrophe serait produite par Dieu pour punir les hommes de leurs actions, et notamment du vote pour Hugo Chavez) ou encore le cadrage dit naturalo-animiste (la catastrophe serait le résultat d’une nature courroucée cherchant à reprendre ses droits face à l’invasion de l’homme).

Contrairement à l’enquête sur La Tragedia, dans Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles », Sandrine Revet se donne pour objet d’étude les acteurs internationaux, les experts, les élites, les institutions modernes et non plus les habitants vivant la catastrophe. A la manière de l’anthropologue américaine Laura Nader (1961), elle élève le niveau de son objet d’étude (study up).

En 2010 le CRASH recevait Sandrine Revet pour discuter de son premier livre Anthropologie d’une catastrophe. Les coulées de boue de 1999 au Venezuela. Voir la conférence-débat « Les catastrophes naturelles vues de l’intérieur ».

Le travail d’enquête et ses conclusions : préparation et résilience

Immersion prolongée dans un milieu, réflexivité, apprentissage des pratiques et de la langue des acteurs, en tant qu’anthropologue, la méthode utilisée par Sandrine Revet est l’ethnographie. Son enquête a duré plus de sept ans. Ses terrains ? L’UNISDR (United Nations Office for Disaster Risk Reduction) à Genève, deux terrains latino-américains (comme autant de « nœuds où se donne à voir ce monde international » selon l’auteure), la Conférence de SendaiIl s’agit de la troisième conférence mondiale des nations unies sur la réduction des risques de catastrophe qui s’est tenue en mars 2015.et par ailleurs ce terrain "virtuel"Notons que ce terrain virtuel fait l’objet d’une réflexion contemporaine universitaire sur la manière de l’inclure dans les recherches.composé de mails, de pages Facebook, de rapports en ligne… Sandrine Revet a pu également participer à ce monde en faisant partie d’un comité de relecture des documents des Nations unies, ce qui lui a permis d’assister aux nombreuses discussions autour du choix des termes et des définitions.    

L’enquête a fait émerger deux grands cadrages utilisés par les acteurs de ce monde dans leur pratique professionnelle :

La préparation. C’est l’idée que la catastrophe va arriver, ce n’est pas un risque ou une probabilité mais une certitude, il convient donc d’anticiper et de déterminer ce qu’il conviendra de faire lorsque la catastrophe arrivera, par la mise en place de mesures d’anticipation et de secours. C’est à partir de ce cadrage, qui transparait par l’utilisation du vocabulaire de la maîtrise, que se développe par exemple un marché de la préparation au niveau high tech et également au niveau low tech (par exemple des sacs à dos de survie à avoir chez soi pour prévenir la catastrophe).

La résilience. Selon ce cadrage, une catastrophe naturelle est un phénomène endogène à la société qui se produit de manière routinière. Il faudrait donc intervenir aux échelles individuelles et collectives pour transformer la société et s’adapter à la catastrophe. Il y a l’idée selon  laquelle une multitude de pratiques locales, qui nécessitent la participation des individus, permet la résilience et son corollaire : une communauté résiliente peut faire beaucoup pour elle-même sans l’aide d’acteurs extérieurs.

Pour Sandrine Revet, ces deux manières d’envisager les catastrophes « naturelles » ne sont pas un frein à la constitution du monde des catastrophes, celui-ci manifestant constamment ses capacités consensuelles en absorbant et neutralisant désaccords et contradictions.

Par ailleurs, ces cadrages sont avant tout des cadres politiques. Sandrine Revet estime que l’idée selon laquelle les arènes internationales dédiées aux « catastrophes naturelles » seraient dépolitisées est une erreur. « Ce n’est pas parce qu’il existe une métrique, une technique produit par des experts qu’il s’agit d’un monde dépolitisé. Ces cadrages sont des visions politiques du monde. Certes, il est compliqué de dire quelles sont ces visions politiques. Le cadrage de la préparation par exemple est lui-même investi de différentes visions politiques. Il y a celle d’un Etat fort qui naît après la seconde guerre mondiale. C’est une vision régalienne, militaire où l’Etat doit se tenir prêt. Mais il existe aussi dans ce cadrage une individualiste où c’est l’individu qui doit se préparer, stoker des vivres… » 

La lecture du praticien de l’humanitaire

Selon Rony Brauman, Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles » est un livre passionnant dont on peut apprécier tout autant la finesse des analyses portant sur les acteurs internationaux que les « dialogues savoureux » qui s’y trouvent. La démarche qui consiste à étudier les acteurs qui entendent gouverner le monde des catastrophes est particulièrement intéressante et pourrait également être menée pour le monde de l’humanitaire.

C’est aussi un livre qui fait sourire. Nous pouvons y apprendre qu’il existe 128 définitions du mot catastrophe réparties dans différents glossaires utilisés par les participants à ces forums. Le livre donne également à voir les incohérences d’un monde qui se veut égalitaire alors qu’il est fortement hiérarchisé. Par exemple le logement, comme le système de ramassage pour se rendre à une conférence au Pérou, reproduisent une hiérarchie non écrite entre les différents participants, les plus importants bénéficiant d’hôtels plus chics et de transports plus courts.

Rony Brauman explique qu’à l’instar du monde de la solidarité internationale, le monde international des catastrophes naturelles, et notamment l’ONU, tend à aplanir les problèmes en cherchant à tout prix un consensus. Il  évoque la controverse consécutive au Tsunami de 2004, dont l'origine provient notamment des déclarations de l’OMS annonçant, contre toute évidence scientifique, le risque d’épidémies dévastatrices. « Depuis Pasteur, nous savons que la génération spontanée de germes est un mythe ». Ces déclarations ont amplifié l'afflux d'ONG qui s’est révélé être un véritable fardeau pour les autorités indonésiennes et a suscité un grand gaspillage de ressources.

Ce monde des catastrophes commence à se constituer en 1971. « L’année 1971, est aussi celle de la naissance de Médecins Sans Frontières consécutive à deux évènements fondateurs : la guerre au Biafra (1967-70) et le typhon du Pakistan orientalActuel Bengladesh, le plus meurtrier du siècle avec environ 300 000 morts (1970). L'incurie gouvernementale, sur fond de revendication d'indépendance de la province orientale, a entraîné des manifestations d'ampleur qui furent très violemment réprimées (plusieurs centaines de milliers de morts, dix millions de réfugiés), au point que l'on a pu parler de génocide. Dans notre mémoire collective, la catastrophe qui a eu lieu au Pakistan oriental devenu le Bangladesh cette année-là est considérée comme une catastrophe naturelle et non comme un massacre. C’est un évènement politique travesti en catastrophe naturelle. »

Rony Brauman constate que le monde des catastrophes décrit par Sandrine Revet se construit autour de la notion d’urgence, c'est-à-dire d'un événement brusque et temporaire. Or, il s’agit d’une notion floue dont il serait intéressant de définir les différents usages dans ce domaine. Il note que, dans le lexique de l'aide internationale, c'est une définition de bailleur qui prévaut généralement : est une urgence ce qui n’est pas du développement. Ce sont deux "guichets" différents, et c'est une logique administrative qui détermine le classement en "urgence" ou "développement", ce qui n’est pas sans conséquence sur l’aide elle-même, qui doit être orientée sur le court terme et interdit toute programmation durable.

Il termine sur une critique de la notion très en vogue de résilience, qu'il qualifie d'idéologique en ce qu'elle fait porter sur les individus la charge de la réponse à la catastrophe. Loin de la sidération collective souvent évoquée, en pratique, les gens affectés par une catastrophe sont de toute façon les premiers à être mobilisés, quel que soit l’endroit où elle se produit, comme le montre l'article du Dr Claude de Ville de Goyet publié en 1999 dans le New York Times sur les mythes des catastrophes naturelles (notamment le risque épidémique et la passivité des victimes).

Pour citer ce contenu :
Elba Rahmouni, Les coulisses du monde des catastrophes « naturelles » : débat avec Sandrine Revet et Rony Brauman, 19 décembre 2018, URL : https://www.msf-crash.org/index.php/fr/blog/catastrophes-naturelles/les-coulisses-du-monde-des-catastrophes-naturelles-debat-avec-sandrine

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