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Recension du livre : Génocide et crimes de masse. L'expérience rwandaise de MSF

Date de publication
Clara
Egger

Geneva Centre for Education and Research in Humanitarian Action.

Dans La Revue française de science politique, a été publié en avril 2018 une recension par Clara Egger du livre de Jean-Hervé Bradol et Marc Le Pape, Génocide et crimes de masse. L'expérience rwandaise de MSF 1982-1997 (CNRS éditions, 2017). Texte ci-dessous : 

La parution de l'ouvrage Génocide et crimes de masse L'expérience rwandaise de MSF 1982-1997 peut sembler, de prime abord, anachronique dans un contexte où tout semblait avoir été écrit sur le génocide rwandais. Ouvrages, documentaires, récits d'enquête, cet épisode de l'histoire rwandaise et internationale a en effet fait l'objet d'un traitement important tant de la part de chercheurs et de journalistes que de militants. La force de l'ouvrage de Jean-Hervé Bradol et de Marc Le Pape est dès lors de renouveler notre connaissance de cet évènement, tout en en tirant des enseignements d'une actualité brûlante pour la pratique humanitaire contemporaine. Le génocide rwandais marque un tournant, que les auteurs documentent de façon convaincante sur la base des archives de Médecins sans frontières (MSF). Pour les humanitaires, il y aura un avant et un après Rwanda.

L'ouvrage, structuré de façon chronologique, présente les choix effectués par les différentes sessions opérationnelles de MSF à divers moments du conflit rwandais : depuis l'expulsion et le massacre des populations rwandophones en Ouganda et au Burundi (1982-1993), jusqu'au déplacement du conflit au Zaïre (1996-1997). L'essentiel de l'ouvrage traite toutefois de la situation au Rwanda au cœur du génocide et lors de la constitution du « nouveau Rwanda » sorti des accords d'Arusha en 1994. La description documentée et minutieuse sur la base des archives de MSF, retrace les massacres dont sont victimes les populations tutsi, la prise en otage des populations réfugiées par les génocidaires à la suite de l'offensive du Front patriotique rwandais contrôlé par Paul Kagame, futur président du Rwanda, et les représailles dont furent victimes les populations réfugiées hutu à la suite de la prise de pouvoir du FPR en 1994.

Au-delà de la richesse de cette documentation historique, le récit de J.-H. Bradol et M. Le Pape montre à quel point le contexte inédit du génocide rwandais est précurseur des dilemmes de I’action humanitaire au 21e siècle.

Premier dilemme, celui de la poursuite ou non des activités d'assistance dans un contexte ou l'aide est au mieux inutile et au pire néfaste. A la suite de l'ouvrage de Fiona Terry , les auteurs montrent la façon dont l'aide internationale a été instrumentalisée par les génocidaires repliés dans les camps et a ainsi participé à alimenter le conflit. « Est-il acceptable de continuer à procurer assistance à un 'sanctuaire' d'où une force militaire peut lancer une attaque au Rwanda et peut être finir le génocide commencé en avril? » résumera MSF France.

Deuxième dilemme, celui du témoignage dans un contexte où l'humanitaire est un alibi à l'inaction politique et où les personnels humanitaires sont pris pour cible ou expulsés dès qu'ils sortent de la neutralité. L'ouvrage retrace les vaines tentatives des acteurs de l'aide pour alerter les chancelleries sur les massacres, à l'heure où celles-ci n'ont d'intérêt que pour la crise balkanique. II illustre le rôle trouble joué par la France dans le conflit, qui alimente les suspicions à l'égard de la section française de MSF et les blocages auxquels sont confrontées les organisations intergouvernementales, prises en otage par leurs Etats membres. Lorsque les prises de positions se font plus explicites, elles ont un impact direct sur la capacité de MSF à opérer sur le terrain. Paul Kagame demandera ainsi à une responsable de l'organisation de démentir le fait que I’Armée patriotique rwandaise était responsable de plusieurs milliers de morts dans le camp.

Troisième dilemme, faut-il prendre la parole sur la base des témoignages univoques de personnels de terrain, ou prendre le temps d'analyser de façon dépassionnée le contexte d'intervention pour peser ce qui releve ou non du mandat de l'organisation dans son ensemble ? Ce dilemme suscitera des tensions fortes entre les sections du mouvement MSF. « Nous ne sommes pas des témoins directs », « Etablir la culpabilité des génocidaires ne relèvent pas de la responsabilité de MSF », soulignent les sections hollandaises et belges. Le positionnement de MSF France se fait plus résolu « Un génocide appelle une réponse immédiate et radicale. On n’arrêtera pas un génocide avec des médecins », lance l'organisation au printemps 1994.

Quatrième dilemme : comment agir afin d'éviter que l'histoire ne se répète ? Faut-il se doter d'outils techniques pour améliorer l'efficacité de I’aide dans de tels contextes ou refuser d'agir quand la situation politique ne le permet pas ? Le Rwanda a alimenté une vaste réflexion du secteur sur l'efficacité de l'aide. Les solutions proposées - renforcement de la professionnalisation, adoption de standards de qualité, de codes de conduite et de bonne pratiques — paraissent bien dérisoires. Elles ne touchent pas une question centrale : comment s'assurer qu'une action humanitaire neutre, impartiale et indépendante soit politiquement possible en zone de crise ?

L'ouvrage se clôt sur un souhait des auteurs : celui que leur enquête, au-delà d'une perspective d'historien, soit utile à la pratique humanitaire contemporaine. A I’heure ou les humanitaires sont sous les feux de violences de masse sur plusieurs continents et ou l'action humanitaire parait plus instrumentalisée que jamais dans son histoire, on ne peut que les rejoindre.
 

Pour citer ce contenu :
Clara Egger, Recension du livre : Génocide et crimes de masse. L'expérience rwandaise de MSF, 1 avril 2018, URL : https://www.msf-crash.org/fr/publications/guerre-et-humanitaire/recension-du-livre-genocide-et-crimes-de-masse-lexperience

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