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A qui s'adresse l'aide alimentaire d'urgence? La réponse internationale à la "famine" éthiopienne de l'an 2000

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Fabrice Weissman
Fabrice
Weissman

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Fabrice Weissman a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis chef de mission, il a travaillé plusieurs années en Afrique subsaharienne (Soudan, Erythrée, Ethiopie, Liberia, Sierra Leone, Guinée, etc), au Kosovo, au Sri Lanka et plus récemment en Syrie. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016).

« Au nom du DPPC et de l'ensemble du gouvernement, je voudrais remercier les bailleurs de fonds, les agences des Nations unies et les ONGs concernées pour le soutien apporté à notre peuple et pour la préoccupation sincère dont elles ont fait preuveOpening Statement of H.E. Commissioner Simon Mechale on the Year 2001 appeal. – DPPC, 22 January 2001, Addis Ababa, Ethiopia.  ». C’est par cet hommage appuyé que le responsable de l'organisme éthiopien en charge des opérations humanitaires - la Commission pour la Prévention et la Préparation aux Désastres (DPPC) - saluait le 21 janvier 2001 l'action des organisations d'assistance en faveur de l'Ethiopie en l'an 2000. Ces propos ont de quoi surprendre. Il est plutôt rare d'observer une attitude aussi amène des autorités éthiopiennes à l'égard de la communauté internationale et des humanitaires. Mais, à en croire le DPPC, l'année écoulée ne fut pas une année comme les autres. Le pays aurait frôlé une « catastrophe humanitaire » que la prompte réaction des autorités et des agences d'aide aurait permis de contenir : « Il y avait une menace réelle de famine. Cependant, celle-ci a été évitée grâce à l'effort concerté du gouvernement et de ses partenaires Introduction to the DPPC Year 2001 Appeal, Addis Ababa, Ethiopia.  ». 

De fait, en mars-avril 2000 l'Ethiopie faisait son retour à la une des médias sous son jour le plus convenu. L'espace de quelques semaines, les images de la BBC et de CNN tournées dans l'est du pays en région Ogaden (la « région 5 », peuplée majoritairement de nomades somalis) inondent nos tubes cathodiques de visions apocalyptiques : des populations déplacées par la faim agglutinées dans des camps de fortune, des enfants squelettiques entassés dans des centres nutritionnels débordés, des routes jonchées de carcasses d animaux morts de soif… En guise de commentaire, les médias relayent sans sourciller le discours gouvernemental abondamment amplifié par une partie des organisations humanitaires : la crise de l’Ogaden illustre la gravité de la sécheresse qui frappe l’Ethiopie en l’an 2000. De 7.7 à 10.5 millions de personnes sont menacées d’une « catastrophe humanitaire » comparable à la grande famine de 1984/85. Seule une aide alimentaire estimée à 900.000 puis 1.3 millions de tonnes est susceptible de sauver d’une mort certaine des millions d’affamés. Or, pour l’heure, l’Occident fait montre d’une indifférence criminelle mais il n’est pas trop tard pour sauver les survivants…

Ce discours sera largement entendu. Quelques jours après la diffusion des images de la BBC, les USA et l’Union européenne annoncent l’envoi de 800.000 tonnes de nourriture en Ethiopie alors que les agences d’aide se précipitent en région somalie. Au total, l’Ethiopie recevra en l’an 2000 l’un des plus gros volumes d’assistance de son histoire. Aujourd’hui, tout le monde se félicite. Le gouvernement, les bailleurs de fonds, les agences d’aide et la presse se congratulent d’avoir su mettre leurs efforts en commun pour « éviter le pire ». Il s’agirait d’une « success story », d’un exemple de synergie positive entre média, humanitaire et politique. L’histoire pourrait s’arrêter là si des voix discordantes ne venaient ternir la beauté du conte. 

Quelques mois après le déclenchement de la crise, le Monde Diplomatique publie sous la plume de Sylvie Brunel – qui ne s’exprime pas alors au nom d’Action Contre la Faim – un article intitulé « Famine manipulée en Ogaden. Une catastrophe peu naturelle BRUNEL (Sylvie). – “Famine manipulée en Ogaden”. – Le Monde Diplomatique, Août 2000, p. 9. ». Loin de la vision angélique des événements, l’auteur y dénonce les manœuvres « cyniques » du gouvernement qui aurait délibérément laisser la situation se dégrader en région somalie afin de justifier un volume d’assistance « sans rapport avec le nombre d’affamés ». ACF souligne : « Par cette stratégie, un peuple bascule dans une famine qui aurait pu être évitée Action Contre la Faim. – « Ethiopie : une famine exposée, l’Ogaden ». – in Géopolitique de la faim, 2001. – Paris : PUF, octobre 2000, pp. 110-130.  ». 

En Ethiopie, ce genre de manipulations ne saurait surprendre. La famine de 1984/85 est présente dans tous les esprits – même si peu d’intervenants semblent en tirer les leçons. Certes, c’est un nouveau régime qui est au pouvoir depuis 1991, mais ses relations avec la région somalie sont toujours dominées par une approche « autoritaire et extractive » Selon les termes de l’historien Richard Panckhurts. . Par ailleurs, le conflit qui depuis 1998 oppose Addis-Abeba à l’Erythrée grève lourdement l’économie nationale alors que les bailleurs de fonds réduisent leur aide structurelle pour marquer leur désaccord avec la politique belliciste du régime. Or des élections sont programmées au mois de mai 2000 et il serait tentant pour le pouvoir de bénéficier d’une manne humanitaire conséquente pour mobiliser l’électorat tout en soutenant son effort de guerre. D’autant que le contrôle étroit qu’il exerce sur les opérations de secours lui donne la latitude nécessaire pour user des ressources humanitaires à sa guise. 

Dans ces conditions, la thèse défendue par ACF mérite d’être considérée. Le pouvoir éthiopien aurait-il consciemment entravé la marche du système national de réponse aux crises pour produire une « urgence humanitaire » dans une zone périphérique et récupérer sous forme d’aide alimentaire le manque à gagner lié à la guerre et à la suspension des aides au développement ? Les bailleurs de fonds auraient-ils cautionné cette manipulation ? A vrai dire, le problème semble un peu plus complexe. La réalité se situe entre l’histoire sainte et la thèse de la machination scabreuse. C’est cette réalité compliquée que nous voudrions approcher, ce qui nous impose un détour préalable par l’économie alimentaire du pays et sa gestion politique.

 

Pour citer ce contenu :
Fabrice Weissman, A qui s'adresse l'aide alimentaire d'urgence? La réponse internationale à la "famine" éthiopienne de l'an 2000, 1 juin 2001, Collection : Les Cahiers du Crash, URL : https://www.msf-crash.org/fr/publications/catastrophes-naturelles/qui-sadresse-laide-alimentaire-durgence-la-reponse

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