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L’autre visage de Bob Geldof

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Ce 2 juillet devrait rester comme la date du « plus grand concert gratuit de tous les temps » Du moins selon ses promoteurs, Bob Geldof et Midge Urer, qui ne manquent pas d’esprit d’entreprise ni de sens de la communication. A l’heure où ces lignes ont été écrites, des centaines de millions de spectateurs, citoyens d’un monde solidaire, étaient attendus. Devant la scène ou leur écran, en soutien d’artistes institués porte-parole d’une opinion publique sans frontières, ils se sont mobilisés pour « renvoyer la pauvreté dans l’histoire ». On ne doute pas que tous les participants, qu’ils soient sous les spotlights ou dans le public, n’appellent de leurs vœux la disparition de la pauvreté, du sida et de toutes les plaies du monde. Mais au risque de passer pour un rabat-joie, on se permettra de douter des vertus transformatrices d’un show, fût-il « global. » Quoiqu’il en soit, si ce spectacle ne change rien, au moins ne fera-t-il pas de mal. On ne peut en dire autant du précédent « concert du siècle », celui que le même Bob Geldof organisa il y a vingt ans exactement, au profit des victimes de la famine en Ethiopie sous le nom de Band Aid qui allait devenir Live Aid, pour renaître aujourd’hui sous le nom de Live 8 (Live eight), par analogie avec le G8. Un milliard de spectateurs, 100 millions de dollars collectés, le succès de ce « juke box planétaire » aurait été complet si les indicateurs du box office suffisaient à en rendre compte. Mais pendant que le public et les stars s’enflammaient sur l’air de « We Are The World », le régime éthiopien déportait des centaines de milliers de personnes, amplifiant un désastre que sa politique de collectivisation des terres et de taxation démente de la paysannerie avait fabriqué de toutes pièces.

Très fortement médiatisée à partir d’octobre 1984, cette famine frappant le nord du pays donna lieu à une opération de secours d’une ampleur inédite à cette époque. Mais très vite, ce qui devait être une opération de sauvetage changea de nature, quand les secouristes furent pris dans une politique dite de « réinstallation », c’est-à-dire de transferts forcés de population dans la région méridionale de l’Ethiopie. Censée jeter les bases de la « première société authentiquement communiste d’Afrique », ce programme inspiré de Staline fut présenté par le régime éthiopien à la presse comme une réforme agraire et une mesure de rééquilibrage démographique. Mais à la différence de l’URSS des années 30, des organisations étrangères se virent, à leur insu, attribuer un rôle dans cette politique criminelle. Inspirant confiance à la population des régions sinistrées, les ONG contribuaient en effet à l’attirer dans les centres de distribution d’aide à partir desquels la milice du Parti des Travailleurs opérait des rafles pour fournir ses quotas de « volontaires. » De plus, une partie de la flotte de camions destinée à l’acheminement des secours fut réquisitionnée pour le transport de ces pionniers malgré eux. Selon les estimations de MSF et de Cultural Survival, près de cent mille personnes moururent d’épuisement et de maladie lors de cette déportationMSF fut expulsée et Cultural Survival interdite de séjour pour avoir refusé de participer à cette politique..

Pour faire taire les critiques, le gouvernement éthiopien invoquait notamment le soutien apporté par les ONG à sa « réforme agraire » et dont il voyait la preuve dans l’absence de protestation de leur part. Dans ces conditions où l’aide était retournée contre ses destinataires, les acteurs humanitaires devenaient de facto coproducteurs des exactions commises par le pouvoir éthiopien. Au lieu d’utiliser leur nouveau statut de « princes de l’opinion » pour résister à ce dévoiement, Bob Geldof et ses amis de Band Aid relayèrent activement la propagande du régime d’Addis, disqualifiant toute interrogation au nom de l’impérieuse nécessité du sauvetage d’urgence. Vingt ans plus tard, éludant toute question gênante, ils s’en félicitent encore. L’apparence du rebelle, cheveu en bataille et gouaille de rocker, est intacte, la réalité de l’opportuniste ne l’est pas moins. Mais il n’y a aucune raison de se priver d’un concert exceptionnel.

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Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, L’autre visage de Bob Geldof, 1 juillet 2005, URL : https://www.msf-crash.org/fr/publications/acteurs-et-pratiques-humanitaires/lautre-visage-de-bob-geldof

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