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Récit du patient Philippe Lançon, après l’attentat contre Charlie Hebdo

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Portrait de Marc Le Pape
Marc
Le Pape

Marc Le Pape a été chercheur associé au CNRS puis à l'EHESS. Il est actuellement membre du comité scientifique du CRASH. Il a effectué des recherches en Algérie, en Côte d'Ivoire et en Afrique centrale. Ses travaux récents portent sur les conflits dans la région des Grands Lacs africains. Il a co-dirigé plusieurs ouvrages : Côte d'Ivoire, l'année terrible 1999-2000 (2003), Crises extrêmes (2006) et dans le cadre de MSF : Une guerre contre les civils. Réflexions sur les pratiques humanitaires au Congo-Brazzaville, 1998-2000 (2001) et Génocide et crimes de masse. L'expérience rwandaise de MSF 1982-1997 (2016). 

Philippe Lançon est journaliste à Charlie Hebdo et Libération. Son livre Le lambeau est paru en avril dernier. Auteur et sujet de son récit, il relate son expérience hospitalière après avoir survécu à l’attentat du 7 janvier 2015 contre la conférence de rédaction de Charlie Hebdo. C’est un « profane » des hôpitaux et des blocs, c’est un journaliste aguerri : il écrit actuellement dans la rubrique Culture de Libération, il a été autrefois reporter dans des situations de conflit armé (Irak, Somalie). Il n’est donc pas profane en matière de victimes de guerre. En 2015, il devient reporter de lui-même et de la chirurgie hospitalière. 

Hospitalisé le 7 janvier 2015 à la Pitié-Salpêtrière au service de chirurgie maxillo-faciale, il y est traité jusqu’au 9 mars, jour où il est transféré à l’hôpital des Invalides (« un hôpital militaire, voué aux soldats blessés au combat, et désormais aux victimes d’attentat »), et y restera jusqu’à l’automne, soit sept mois. 

Paris, 2015, après l’attentat. Dès le 7 janvier, première opération où interviennent stomatologues et orthopédistes. Le bas du visage était « décomposé », la mâchoire « trouée » (166-167). Autre constat plus tard : la parole impossible « du fait de la canule non fenêtrée plantée dans le cou ». La greffe de son péroné sur le reste de mâchoire a lieu le 18 février (247, 249-252, 303, 331), c’est une greffe pour laquelle ce service de la Salpêtrière est réputé (242). L’un des deux chirurgiens qui a effectué l’intervention passe le lendemain, il dit : « C’est une belle plaie » (334) alors que, lui, Lançon prend un miroir et découvre « une escalope sanguinolente » à la place du menton. Belle plaie : « les chirurgiens voient ce que la plaie deviendra pas ce qu’elle est ». Janvier 2017 : Lançon en est à la dix-septième opération.

Ma lecture. Il y a un genre littéraire du témoignage de patients, mais je ne compare pas celui-ci à ceux d’autres auteurs. C’est-à-dire, de ma part, pas de sociologie systématique (situer le livre dans une série et une histoire), pas de critique littéraire non plus (commenter la composition, l’écriture, les personnages de l’intrigue, les descriptions de lieux, les références littéraires). Ses amis de Charlie ont été massacrés, il vit, il est soigné, il s’estime « miraculé ».

Placé dans la dépendance de ceux qui lui procurent des soins, le patient décrit cette situation dans des moments de soins, lors d’épisodes médicaux ; quelles personnes y prennent part. Du côté des soins et de l’aide au quotidien : il évoque soignants, parents, amis, relations féminines (nombreuses), toutes ces personnes qui l’ont côtoyé en particulier durant les deux premiers mois d’hospitalisation, certaines passant la nuit dans sa chambre.

Il restitue la variété des humains médicaux dont il dépend. Il ne les impersonnalise pas, à la différence par exemple de Ruwen Ogien qui, traité pour un cancer dans un hôpital parisien, désigne exclusivement le soignant par sa fonction : mon chirurgien, mon oncologue, mon médecin anti-douleur… (Mes Mille et Une Nuits, 2017). Lançon distingue par leur prénom chacun de ceux qui s’occupent régulièrement de lui à la Salpêtrière. Il ne s’en tient pas à décrire et nommer les fonctions hospitalières mais restitue des personnes (quand il les voit plusieurs fois). Celles-ci existent par leurs manières de le traiter, Lançon reconnaît leurs différences (p. 421) et par son récit souligne qu’il le fait : « J’avais moi-même reconverti à la Salpêtrière une vieille manie de séduire, non pas pour enjôler les infirmières, mais pour entretenir avec le service entier les meilleurs rapports possible ».

Ce qui rend le livre attachant. L’auteur ne raille pas les règles (les protocoles) et les soignants qui les appliquent. Il prend ses distances avec la raillerie contre des médecins, raillerie sceptique qu’il connaît bien : elle est présente dans les portraits de médecins que Proust trace lorsqu’il évoque la maladie puis l’agonie de la grand-mère du narrateur – une lecture que le patient Lançon recommence sans cesse avec celle de deux autres livres La montagne magique de Thomas Mann, lettres À Milena de Kafka. De ces trois livres il ne se sépare pas durant son hospitalisation. L’expérience de lire Proust continue de l’accompagner quand il écrit son livre. 

Le récit de soi. L’auteur met ce qu’il vit en rapport avec ce qu’il a vécu avant l’attentat (il évoque les plages de ses vacances, ses grands-parents, ses lectures de Balzac et Gérard de Villiers, Vautrin et SAS). Il recrée ainsi une continuité de sa personne d’après l’attentat avec celle d’avant, avec « ma vie d’avant » (393). D’où le recours à un entrecroisement régulier entre rappels de la vie d’avant et récit du présent. En même temps que le présent, il restitue des flux de pensée du patient qu’il était : récit de soi et reportage s’entremêlent. Reportage : ainsi s’attache-t-il  à constamment noter ce que font pour lui les soignants (toutes les catégories), les parents et les femmes dont il est proche, les amis, les collègues, d’autres (les policiers en armes chargés de sa protection, quelques patients aux Invalides, en particulier Simon, autre survivant de Charlie). Parmi ces nombreux intervenants, deux personnes ont été continuellement actives. Il ne nous les présente pas d’emblée mais progressivement nous fait connaître ce qu’elles font pour lui et comment il les perçoit. Il y a Chloé, « ma chirurgienne », avec laquelle il reconnaît et relate sa dépendance comme patient, note des éléments de leurs dialogues sur le traitement, la vie, les événements, leurs lectures ; il lui consacre un chapitre. Autre personnage principal, son frère, Arnaud. Celui-ci est présent au réveil après la première opération, puis dans la durée il est actif, affectueux, organisateur, anticipe les besoins ; il effectue les démarches publiques nécessaires auprès des amis, des collègues, des autorités, des administrations, participe aux premières sorties (contribue à les rendre possibles), donne des nouvelles.

Lançon est un patient très entouré, à la fois dépendant d’autrui (de nombreux autrui) et, par nécessité, « un héros tactique », un patient actif, habile « pour entretenir avec le service entier les meilleurs rapports possible » (421). Cette association de dépendance et de tactiques est une caractéristique ordinaire de patients hospitalisés. Ce qui est moins ordinaire c’est le récit concret sur neuf mois que donne Lançon des habiletés nécessaires au patient et de la dynamique évolutive entre contraintes exercées par autrui (le milieu soignant en particulier) et journalisme appliqué à soi-même ainsi qu’aux autres (ceux dont il dépend) : « Par quel miracle m’étais-je aussi bien adapté aux difficultés de la situation ? »  (395). Le « miracle » tient notamment aux qualités des équipes hospitalières (brancardiers, chirurgiens, anesthésistes, infirmières/infirmiers, aides-soignantes, kinés, psychologues) : le reporter décrit leurs comportements, le patient leur en est reconnaissant.

Après avoir lu ma rédaction de ce blog (premières versions), quelques collègues MSF m’ont demandé : pourquoi faire ce texte pour le site du CRASH ? Comme s’il était bizarre de parler d’un récit littéraire dans un blog humanitaire. Ce type de question m’a d’abord surpris. Car le sujet du livre de Lançon me semblait justifier un blog ; en outre l’auteur arrive à susciter chez le lecteur une intensité de lecture, qui est rare. Bien sûr, je n’ai pas essayé de construire une mise en parallèle (qui se voudrait éclairante) entre ce que j’ai connu et connais du dispositif chirurgical MSF d’Amman et, d’autre part, les récits de Lançon sur le service de stomatologie de la Salpêtrière. En effet, certaines activités de chirurgie maxillo-faciale de MSF à Amman, notamment pour la prise en charge de blessés de guerre civils, sont du même ordre que celles du service de Stomatologie et Chirurgie Maxillo-Faciale de l’Hôpital Universitaire Pitié-Salpêtrière. Je ne me suis pas engagé dans cette mise en parallèle, ayant choisi de parler d’abord du livre : celui d’un patient « comme un autre » (avec « le statut de mascotte aussi »Les expressions entre guillemets sont de Philippe Lançon, enregistré avec Chloé Bertolus le 27 juin 2018 (France Inter, Le téléphone sonne) ), d’un « miraculé » de l’attentat contre Charlie Hebdo qui relate son parcours chirurgical, sa « réparation ». 

Pour citer ce contenu :
Marc Le Pape, Récit du patient Philippe Lançon, après l’attentat contre Charlie Hebdo, 2 juillet 2018, URL : https://www.msf-crash.org/fr/blog/medecine-et-sante-publique/recit-du-patient-philippe-lancon-apres-lattentat-contre-charlie

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