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A propos de « Choléra, Haïti, 2010-2018, Histoire d’un désastre » de Renaud Piarroux

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Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

L’épidémie de choléra qui éclata en octobre 2010 à Haïti compte parmi les plus meurtrières de l’époque contemporaine, avec 800 000 malades et au moins 10 000 morts. Ajoutons d’emblée qu’il s’agit là du bilan officiel. Le bilan réel, bien plus élevé comme l’attestent plusieurs enquêtes de mortalité rétrospective, ne pouvant être énoncé qu’en ordre de grandeur (à savoir plusieurs dizaines de milliers de morts). 

MSF y joua un rôle de premier plan pendant la phase aiguë, traitant des milliers de malades dans des centres mis en place en urgence, selon une méthode déjà éprouvée (les centres de traitement du choléra), reproduite à grande échelle à Haïti en 2010-2011. Une véritable urgence, comme fut celle du tremblement de terre de janvier, car c’est durant les six premières semaines de l’épidémie que la mortalité a explosé, et c’est donc dans une fenêtre temporelle très serrée qu’il fallait intervenir. Qu’on en juge : 10,000 personnes tombèrent malades en deux jours dans la région du fleuve Artibonite transformée en « bombe bactériologique » selon la formule du Pr Renaud Piarroux. Ce médecin épidémiologiste spécialiste du choléra, appelé dès le début de l’épidémie par l’ambassade de France en Haïti à venir épauler le ministère de la Santé haïtien, est celui qui révéla l’origine humaine de la catastrophe, à savoir un camp de casques bleus népalais situé à l’amont du fleuve, dans la commune de Mirebalais. Il publie cette année « Choléra, Haïti 2010-2018, histoire d’un désastre » (CNRS éditions). Il y relate la longue bataille contre l’épidémie dans laquelle il joua un rôle éminent et y décrit l’opération conçue et mise en œuvre de 2011 à 2018 avec les équipes haïtiennes, visant à l’élimination de la maladie du territoire national. Il insiste notamment sur l’importance de conserver des équipes intervenant précocement sur les foyers résiduels, dans des régions rurales et montagnardes, au décours du grand choc épidémique initial et alors que les principaux acteurs internationaux se sont retirés.

Tous ceux qui s’intéressent aux épidémies, aux controverses scientifiques qu’elles suscitent, à leurs dimensions politiques, aux chocs sociaux qu’elles provoquent, liront ce livre avec profit. D’autant que s’y rejoignent observations de spécialiste universitaire et propositions d’intervention préventive et curative du plus grand intérêt pour les praticiens. Observations et propositions sont intimement liées en l’occurrence, et prennent du relief à la lumière de la controverse scientifique dont le choléra est l’objet et Renaud Piarroux l’un des principaux acteurs. En voici les éléments essentiels.

Selon la thèse environnementaliste, dominante, la présence silencieuse du vibrion, dans les planctons et les algues en particulier, est à l’origine d’explosions épidémiques, inéluctables dès lors qu’elles sont purement naturelles. Une conjonction d’événements (« perfect storm ») provoque le réveil de la bactérie restée dormante dans l’environnement. Le bouleversement d’équilibres physico-chimiques et biologiques marins par le séisme de janvier 2010 serait ainsi le facteur déterminant de l’épidémie survenue en octobre de la même année. Ce fut la conception qu’imposèrent notamment les autorités onusiennes avec le soutien des CDCCenters for Disease control, organisme fédéral américain d’investigation épidémiologique de réputation mondiale. II a joué un rôle de premier plan dans la plupart des grandes épidémies depuis la seconde guerre mondiale, notamment polio, variole, grippe., en dépit d’un fait massif : le début explosif à distance de l’épicentre du séisme, à l’intérieur des terres. C’est également ce qu’en dit en juin 2012 la revue PNAS de l’académie américaine de sciences.

À cette thèse, Renaud Piarroux oppose celle de l’introduction humaine du vibrion : des malades non diagnostiqués et des porteurs sains importent le germe et contaminent des points d’approvisionnement en eau, créant les premiers foyers qui se disséminent de la même façon. L’intensité de la propagation de l’épidémie est fonction de la quantité de vibrions déversés. S’il est vrai que le vibrion est présent dans les écosystèmes décrits par la théorie environnementale, il s’agit d’une souche non pathogène, écrit Renaud Piarroux. À l’appui de cette théorie, l’auteur retrace le parcours du vibrion prélevé chez des malades, depuis le Népal où sévissait une épidémie au même moment, jusqu’au camp de casques bleus népalais, où de nombreux soldats étaient malades, puis dans les villes et bourgades situées le long du fleuve où s’approvisionnait en eau la population de celles-ci. C’est le déversement des fosses septiques du camp dans le fleuve qui est à l’origine de la bombe bactériologique évoquée plus haut. Autrement dit, il ne s’agit plus d’une regrettable catastrophe naturelle mais d’un scandaleux accident industriel.

Les conséquences de ce changement de paradigme sont lourdes. Ce ne sont plus les caprices de la nature mais des fautes humaines qui en sont à l’origine. Il ne s’agit pas ici de traquer des coupables, même si la question du dommage causé et de son indemnisation est posée, mais de prendre conscience qu’il devient dès lors possible de concevoir une prévention réaliste, ce qui a été tenté avec plus ou moins de bonheurs et de grandes difficultés, contés dans leur détail, par Renaud Piarroux et les équipes mises en place avec le ministère. En tout état de cause, aucun nouveau cas n’a été signalé depuis un an, ce qui laisse augurer de la disparition du risque endémique.

Restent les trucages, dissimulations et débats tronqués qui ont marqué cette période et dont le récit laisse pantois. Ainsi des épidémiologistes du CDC estimant inutile de se prononcer sur l’origine de cette vague épidémique, alors même que c’est l’une de leurs raisons d’être et qu’ils disposaient de la souche bactérienne permettant l’identification génétique ; ainsi de l’effacement des preuves du déversement, comme de la disparition des dossiers médicaux des soldats népalais ; ou encore l’invention de pics de pluviométrie inexistants, l’invocation  d’une cause (El Nino) postérieure à l’effet (choléra au Pérou des années 1990) et bien d’autres torsions de faits permettant de soutenir la thèse d’une origine environnementale.

Pourquoi tant d’efforts, qu’y avait-il de si important à cacher ? En premier lieu la responsabilité de l’ONU dans cette catastrophe, enjeu d’autant plus important que la présence de casques bleus était un sujet politique brûlant. L’histoire du réveil brutal, post-sismique, d’une bactérie dormante, était une aubaine pour les protecteurs de l’ONU, et elle fut largement exploitée. Cet usage instrumental a été possible, efficace jusqu’à un certain point, du fait de l’influence scientifique d’une chercheuse en microbiologie, le Pr Rita Colwell. Cette universitaire qui travaille sur le choléra depuis les années 1960, membre de très nombreuses sociétés savantes, est l’auteure principale de la thèse environnementale. Les passages la concernant sont particulièrement mordants.

Il n’existe aujourd’hui plus aucun doute sur la cause de cette épidémie, qu’un groupe d’experts nommé par le secrétaire général Ban Ki Moon a reconnue et dont celui-ci s’est excusé devant l’assemblée générale de l’ONU en décembre 2016, six ans après les faits. Tout en se réclamant de l’immunité juridique des Nations unies face aux demandes de réparation. De fait, au-delà du bouclier juridique brandi par M. Ban Ki Moon, l’indemnisation des victimes de cet accident, provoqué par négligence et caché par intérêt, pose de grandes difficultés, tant de ressources que de distribution : sujet épineux concernant également MSF en tant que soignant de qui les familles de victimes attendaient des certificats (voir l’interview de la directrice juridique de MSF). Rappelons à ce stade qu’en pleine épidémie, une vive controverse (à laquelle l’auteur de ces lignes était partie prenante) avait secoué MSF, opposant les tenants de la « thèse côtière » (le plancton) et ceux de la « thèse montagnarde » (les Népalais). Une opposition qui recoupa très précisément celle mettant aux prises les partisans d’une publicité donnée à la thèse d’une importation et ceux qui refusaient toute prise de position, la jugeant superflue, voire dangereuse. Ces derniers évoquaient en effet le risque de déstabilisation d’Haïti, alors en pleine période électorale, que provoquerait cette mise en cause des Casques bleus. C’était ignorer dans le même temps les assassinats commis contre des dizaines de prêtres vaudous accusés par certains de propager la maladie Choléra en Haïti : les autorités inquiètes de lynchages à mort. Rappelons également que les experts en choléra de MSF considéraient alors la thèse de l’importation comme farfelue, « non scientifique Les conclusions de Renaud Piarroux furent contestées dans une note critique rédigée par  Michel Van Herp, Andrea Bernasconi et Peter Maes (« Origine côtière (un bateau) ou origine montagnarde (les Népalais) ? »). Cette note est conclue comme suit : « Si nous ne pouvons exclure l’hypothèse de l’origine montagnarde (les Népalais), bien qu’un bon nombre d’éléments joue en sa défaveur, il nous parait totalement inadéquat d’affirmer la véracité de celle-ci et de la diffuser de manière pro-active vers les medias et le grand public. De la même façon soutenir que l’hypothèse des Népalais est la bonne jusqu’à preuve du contraire sans vouloir la prouver de manière plus scientifique (tel que proposé dans cette note) nous parait un renversement de la présomption d’innocence. » ».

C’est de bien d’autres maux que souffre aujourd’hui la population de Haïti plongée dans les violences de la police, des milices et des gangs, mais on peut penser que le mélange d’incompétence et de malhonnêteté à l’origine de la catastrophe épidémique de 2010 n’est pas étranger à la situation désastreuse que vit la population aujourd’hui.

Renaud Piarroux, « Choléra, Haïti, 2010-2018, Histoire d’un désastre », CNRS Éditions, 2019.

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, A propos de « Choléra, Haïti, 2010-2018, Histoire d’un désastre » de Renaud Piarroux, 23 décembre 2019, URL : https://www.msf-crash.org/fr/blog/medecine-et-sante-publique/propos-de-cholera-haiti-2010-2018-histoire-dun-desastre-de-renaud

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