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Syrie: importance des besoins, faiblesse de la réponse internationale

Date de publication
Fabrice Weissman
Fabrice
Weissman

Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Fabrice Weissman a rejoint Médecins sans Frontières en 1995. Logisticien puis chef de mission, il a travaillé plusieurs années en Afrique subsaharienne (Soudan, Erythrée, Ethiopie, Liberia, Sierra Leone, Guinée, etc), au Kosovo, au Sri Lanka et plus récemment en Syrie. Il est l'auteur de plusieurs articles et ouvrages collectifs sur l'action humanitaire dont "A l'ombre des guerres justes. L'ordre international cannibale et l'action humanitaire" (Paris, Flammarion, 2003), "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de Médecins sans Frontières" (Paris, La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (Paris, Editions du CNRS, 2016).

De retour de mission en Syrie, Fabrice Weissman a été frappé par l'importance des besoins et la faiblesse de la réponse internationale. Interviewé par Europe 1 et lemonde.fr, il appelle la communauté internationale à faire preuve de volontarisme diplomatique pour permettre le déploiement d'opérations humanitaire transfrontalière en zone rebelle.

Pour plus d'informations sur la situation sanitaire, lire également l'article publié par IRIN, Syria's health system crumbles while UN humanitarian appeal runs dry et le rapport de l'OMS Health Situation in Syria and WHO Response.


Soigner en Syrie est devenu un acte de guerre

Posté sur le site Le Monde, 28 décembre 2012

Médecins sans frontières-France (MSF) a ouvert en juin un hôpital dans la région d'Idlib, une région du nord de la Syrie sous contrôle des rebelles. Situé à l'arrière des lignes de front, cet hôpital dispose de quinze lits et d'un personnel composé d'une cinquantaine de personnes, dont une dizaine d'internationaux. Conçu au début pour la chirurgie de guerre, avec l'éloignement du front, l'action du personnel médical a été réorientée vers les urgences médicales et chirurgicales. Les sections belge et espagnole de MSF gèrent quant à elles deux autres hôpitaux dans le pays.

Fabrice Weissman, conseiller à la direction des opérations de MSF, de retour de mission en Syrie début décembre, a été frappé par l'importance des besoins et l'absence de réponse internationale.

Dans quelles conditions le personnel médical de MSF exerce-t-il dans la région d'Idlib ?

Dès que l'on traverse la frontière, on s'expose au risque de bombardements de l'aviation du régime syrien, même derrière les lignes de combat. Notamment en ce qui concerne les hôpitaux, qui sont devenus une cible privilégiée du régime. Les hôpitaux publics sont ainsi désertés et ceux qui font de la chirurgie tendent à se cacher dans des maisons individuelles, des locaux publics abandonnés ou s'enterrent sous le sol. Lorsqu'ils sont repérés, les médecins changent d'endroit.

Cela rend complexe l'organisation des soins. Une partie du personnel médical syrien s'est exilée. Des dentistes et pharmaciens s'improvisent urgentistes. Ils s'améliorent mais ils sont rarement formés à la chirurgie de guerre, qui a ses complications spécifiques comme les infections osseuses notamment, et au triage des victimes en cas d'afflux massif de blessés. Mais ils se débrouillent bien, compte tenu des conditions et des ruptures d'approvisionnement qui se font de plus en plus nombreuses, notamment pour les produits anesthésiques. Des médecins syriens de la diaspora viennent aider aussi.

Ce qui m'a le plus frappé dans ce conflit est la transformation de la médecine en champ de bataille ; le fait que le gouvernement ait engagé une lutte contre les personnels et services de santé et fait de la privation de soins une arme. L'acte médical est devenu un acte de guerre et les services de santé deviennent une arme de résistance.

L'intervention humanitaire d'organismes internationaux comme le vôtre est-elle significative en Syrie ?

On ne voit pas en Syrie les acteurs traditionnels de l'aide en temps de guerre comme les agences des Nations unies et les grandes ONG internationales. L'ONU fait valoir qu'elle n'a pas l'accord des autorités de Damas pour intervenir dans les zones contrôlées par les rebelles. Il existe pourtant des précédents dans le monde, comme au Sud-Soudan dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, où les Nations unies sont intervenues dans des régions échappant au contrôle du régime en place sur résolution du Conseil de sécurité ou à la suite de négociations directes avec les parties.

En ce qui concerne les autres organisations, peu de fonds sont alloués à celles qui veulent travailler en zones rebelles. C'est un paradoxe car l'Union européenne et les Etats-Unis appuient l'opposition mais n'apportent que peu d'aide matérielle et logistique aux organisations humanitaires. L'essentiel de l'aide internationale se déploie ainsi dans les zones gouvernementales par le biais notamment du Comité international de la Croix-Rouge et du Programme alimentaire mondial qui travaillent depuis Damas. Les besoins en zone rebelle sont peu couverts.

L'essentiel de l'aide provient aujourd'hui de réseaux d'entraide organisé par les Syriens sur place et dans la diaspora avec le soutien des pays voisins et des pays du Golfe, mais cette assistance est insuffisante. Une aide internationale, notamment sous forme de nourriture, d'abris, de couvertures, d'énergie, serait plus que bienvenue pour soutenir les efforts de ce réseau local. Il faudrait pour cela un peu de courage diplomatique des représentants des agences de l'ONU et des Etats qui les soutiennent pour cela, que ce soit l'Union européenne, les Etats-Unis mais aussi la Russie, la Chine...

Quelles sont les besoins que vous avez pu observer sur place ?

En ce qui concerne l'aide médicale, les besoins sont nombreux pour les maladies chroniques, qui sont la principale cause de mortalité (diabète, insuffisance rénale, hypertension, problèmes cardiaques notamment...). Il existe une déstructuration très forte de l'offre de soin et une pénurie de médicaments, produits à plus 90 % en Syrie. Les entreprises pharmaceutiques tournent aujourd'hui au tiers de leur capacité. Les maladies respiratoires, plus fréquentes avec le début de l'hiver, et potentiellement mortelles, sont également une source d'inquiétude. Au quotidien, les enfants et les personnes âgées sont bien entendu les plus vulnérables. Il y a une surmortalité des plus faibles et des souffrances qui peuvent être évitées.

Sur les six derniers mois, il y a eu une augmentation importante du nombre de blessés correspondant à l'intensification des combats et à la croissance exponentielle du nombre de morts (sur les 45 000 morts dénombrées par l'Observatoire syrien des droits de l'homme, plus de 25 000 se sont produites depuis le mois de juin). On observe en parallèle une évolution du type de blessures. 70% des blessés que nous avons soignés souffraient de blessures par éclats, particulièrement délabrantes. Il s'agit pour la plupart de civils victimes de bombardements aériens ou terrestres. Certaines blessures nécessitent une chirurgie réparatrice lourde qui implique une hospitalisation à l'étranger, en Jordanie, au Liban ou en Turquie où 700 lits d'hôpitaux sont occupés par des patients syriens. En revanche, nous n'avons pas, nous, observé de pathologies liées à l'utilisation de gaz nocifs.

Les besoins sont importants au-delà des considérations médicales. La vie au quotidien est devenue très difficile. Il y a une crise du logement due aux déplacements internes de populations, évalués à deux millions de personnes par le Bureau de coordination des affaires humanitaires (OCHA). La plupart vivent chez des parents résidant hors des zones de conflit ou dans des camps de tentes situés notamment à la frontière avec la Turquie. Et cela, dans des conditions très précaires, alors même que l'hiver s'installe, qu'il gèle la nuit. Il existe également une crise de l'énergie. Le diesel et l'essence, qui étaient subventionnés avant la guerre, sont aujourd'hui difficiles à trouver dans les zones rebelles. Les prix des carburants ont été multipliés par vingt ou trente, entrainant une augmentation des coûts des transports et du prix des denrées alimentaires. Il y a notamment une pénurie de farine et le pain commence à manquer dans plusieurs villes. Il faudrait des opérations d'assistance alimentaire de grande ampleur que seul le Programme alimentaire mondial est en mesure de mener.

Propos recueillis par Hélène Sallon (texte amendé par Fabrice Weissman)

Pour citer ce contenu :
Fabrice Weissman, Syrie: importance des besoins, faiblesse de la réponse internationale, 28 décembre 2012, URL : https://www.msf-crash.org/fr/blog/guerre-et-humanitaire/syrie-importance-des-besoins-faiblesse-de-la-reponse-internationale

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