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Prise d’Alep: un tournant dans le conflit syrien?

Date de publication
Jean-Hervé Bradol
Jean-Hervé
Bradol

Médecin, diplômé de Médecine tropicale, de Médecine d'urgence et d'épidémiologie médicale. Il est parti pour la première fois en mission avec Médecins sans Frontières en 1989, entreprenant des missions longues en Ouganda, Somalie et Thaïlande. En 1994, il est entré au siège parisien comme responsable de programmes. Entre 1996 et 2000, il a été directeur de la communication, puis directeur des opérations. De mai 2000 à juin 2008, il a été président de la section française de Médecins sans Frontières. De 2000 à 2008, il a été membre du conseil d'administration de MSF USA et de MSF International. Il est l'auteur de plusieurs publications, dont "Innovations médicales en situations humanitaires" (L'Harmattan, 2009).

Matthieu
Rey

Chargé de recherche au CNRS à l’Iremam (Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, Aix-en-Provence, France), il travaille sur la construction de l’État moderne au Moyen-Orient. Il s’apprête à publier une étude des parlements en Irak et en Syrie entre 1946 et 1963 et une histoire de la Syrie à l’époque contemporaine. Il participe au programme Wafaw (When Authoritarianism Fails In The Arab World).

La prise d’Alep par le régime syrien et la Russie a été l’occasion de voir se juxtaposer les agendas politiques et les logiques d’action des différents acteurs présents en Syrie. Les références historiques, au massacre de Hama en 1982 ou encore à Grozny en 1999, ont projeté des imaginaires sur le conflit syrien. Nous avons rencontré Jean-Hervé Bradol et Matthieu Rey pour comprendre ce qui s’est joué à Alep. L’occasion de faire un bilan sur la situation humanitaire et politique, presque six ans après le début du conflit en Syrie.

Propos recueillis par Agnes Varraine-Leca

Comment s’opère l’entrée de la Russie dans le conflit syrien et quelles en ont été les étapes majeures ?

Matthieu Rey (MR) : De 2011 à 2013, la Russie se contente de pointer les contradictions du discours occidental qui prétend soutenir la révolution sans lui donner les moyens d’agir, et d’honorer ses contrats d’armement avec la Syrie : l’affaire syrienne est avant tout une affaire lucrative.

En 2013, on assiste à un point d’inflexion : l’entrée d’autres partenaires sur le terrain syrien pour venir en aide au régime, notamment l’Iran et le Hezbollah. Ce changement vient de la militarisation du conflit à l’initiative du régime de Bashar al-Assad. Mais son armée piétine et se délite. Contrairement à l’armée syrienne, le Hezbollah sait intervenir en milieu urbain, un savoir qu’il a développé dans le sud Liban contre Israël.

Pour sécuriser les territoires, le Hezbollah met en place des mécanismes de transfert et d’échanges de populations avec les représentants locaux de l’opposition. On se souvient par exemple du blocus autour de la ville à majorité sunnite de MadayaMadaya est une ville syrienne située à proximité de la frontière libanaise. Elle est assiégée par les forces loyalistes en juillet 2015.. par le Hezbollah à l’été 2015 au moment même où Ahrar Al Sham mettait en place un blocus autour de villages chiites tels que Foua et Kafraya, au Nord du pays. Il faut bien comprendre que le régime à ce moment-là, pour survivre, vide des zones entières de leur population ou les réduit à la famine. Ce sont les zones qualifiées de « hard to reach » par les Nations unies, et qui comptent alors 5 millions d’habitants.

Parallèlement, Daech avance et prend Palmyre en mai 2015. L’avancée sur le terrain du Hezbollah, notamment à Homs, et donc la perte d’une certaine souveraineté syrienne, pousse une partie des factions du régime à se tourner vers la Russie. En septembre 2015, le basculement a lieu : la Russie entre sur le terrain syrien.

La première zone d’intervention de la Russie se situe autour des villes de Rastan et Tel Bisseh, entre les villes de Homs et Hama. Cette zone était celle proposée pour les échanges de populations entre les factions rebelles et le Hezbollah. Bombarder cette zone bloque le processus de trêve et de négociations entre ces deux acteurs et permet à la Russie d’augmenter son influence. Par ailleurs, Rastan est un symbole fort pour l’opposition, c’est le lieu où résident la plupart des officiers déserteurs. Les écraser en premier et sécuriser cette position permet à la Russie de montrer qu’elle est capable d’infliger des dommages extrêmement forts à la faction militaire de l’opposition rebelle.

Ensuite, il y a l’emblème : Homs a été la ville emblématique au début de la révolution, reprise par le régime avec l’aide du Hezbollah. Si la Russie souhaite établir sa position de puissance au sein du camp Assad, il faut qu’elle récupère l’autre emblème : Alep. En 2015, la ville compte 1,5 million d’habitants, dont 500 000 à Alep Est, qui est rattaché par un corridor à une zone rebelle plus éloignée (ce qui permet un approvisionnement depuis la Turquie). Alep Est est également la première zone où l’opposition civile et militaire repousse Daech, en février 2014 — sans que cela signifie pour autant une cohésion des forces rebelles, au spectre idéologique très large. Dès la fin 2015, la Russie entreprend d’isoler la ville.

Les Russes s’assurent de l’isolement de la partie Est en fermant le corridor qui permettait de l’approvisionner, avec une logique très proche de ce qu’on a vu à Homs : un grignotage progressif par des troupes miliciennes au sol appuyé par l’aviation syrienne, et cette fois-ci russe. L’utilisation de barils de TNT, la marque du régime syrien, et des frappes russes plus précises et fortes permettent progressivement la reconquête de cet espace, qui se transforme en champ de ruines. Lundi 12 et mardi 13 décembre, on voit à Alep l’intervention typique des Moukhabarat Services de renseignements syriens avec des campagnes d’arrestations massives des hommes, des disparitions, des exécutions sommaires. Au niveau de l’imaginaire, ce sont les scènes du massacre de Hama en 1982 qui viennent à l’esprit. Les protocoles d’arrestations et d’intrusions dans les maisons sont déjà connus et ont fait l’objet de recherchesA ce sujet, lire le chapitre sur les ressources sécuritaires du régime syrien écrit par Wladimir Glasman dans “Pas de printemps pour la Syrie”, François Burgat, Bruno Paoli, Éditions La Découverte, 2013.

Parallèlement, le Hezbollah continue à sécuriser un certain nombre de zones et les milices mettent en place d’autres formes de répression. Dans ce cas, nous avons l’importation d’un imaginaire irakien, c’est à dire des processus de nettoyage ethnique et d’uniformisation des territoires par leur domination que l’on a pu voir à Bagdad et à Fallouja. Il y a une juxtaposition des logiques d’action et des imaginaires, catapultés dans une situation d’horreur absolue.

La Russie ne limite pas son intervention en Syrie à l’offensive militaire, mais entreprend parallèlement des initiatives diplomatiques et humanitaires. Ainsi, le 27 juillet 2016, elle annonce une « opération humanitaire » pour Alep et la création de « corridors humanitaires ». Interrogée par la radio russe Sputnik, MSF répond qu’elle est « intéressée par l’appel du ministère russe de la Défense Sergueï Choïgu, et [prête] à entrer en contact avec le ministère russe de la Défense pour obtenir des informations exactes et détaillées sur les conditions ». Des échanges s’en sont suivis entre les autorités russes, syriennes et MSF. En quoi consistait cette proposition ?

Jean-Hervé Bradol (JHB) : La Russie a fait une proposition qui concernait dans un premier temps une collaboration à Alep Est, en proposant de faciliter l’envoi d’un convoi de matériel médical, incluant le matériel chirurgical (systématiquement enlevé des convois onusiens en zones assiégés par le régime syrien). Il y a eu également une discussion sur les besoins dans les zones gouvernementales ayant un nombre élevé de personnes déplacées. Les demandes portaient notamment sur les soins de santé primaire et de santé mentale. Des interventions à Lattaquié et à Tartous ont été mentionnées. MSF a suggéré d’y réaliser une évaluation afin de pouvoir fournir des services adéquats.
Il y a donc eu plusieurs tentatives de faciliter les relations entre les autorités concernées et les représentants de MSF, qui n’ont jamais abouti à une proposition concrète. Cela nous amène à nous questionner sur la capacité et la volonté de la Russie à négocier ce genre d’initiatives avec le régime syrien.

Cette proposition fait partie, à mon sens, du jeu diplomatique russe et peut être interprétée comme une volonté de renforcer la crédibilité politique de la Russie, en montrant qu’ils sont capables de s’associer à une organisation humanitaire internationale. De leur point de vue, on voit bien le bénéfice de communication politique qu’il pourrait y avoir.

Le potentiel d’être manipulé politiquement à travers ce type de propositions est réel. Pourtant, MSF a essayé de voir s’il y avait une possibilité sérieuse d’intervention, en dépit du risque et du contexteEn septembre 2016, plus de 70 organisations suspendent leur collaboration avec les Nations unies en Syrie, par crainte d’une manipulation de l’aide par le régime syrien https://www.theguardian.com/world/2016/sep/08/aid-groups-un-syria-concern-assad-united-nations. Nous essayons de travailler en Syrie depuis la guerre en Irak, en 2003. A l’époque, la Syrie accueillait des réfugiés irakiens en masse et, déjà à ce moment-là, nous n’avions pas réussi à y développer des interventions d’une manière satisfaisante en raison de l’hostilité du régime.

La prise d’Alep a été présentée par les médias comme un tournant majeur dans le conflit syrien. Quel bilan faites-vous aujourd’hui de l’action humanitaire en Syrie?

JHB : A mon sens, il est trop tôt pour dire si la prise d’Alep représente un tournant dans le conflit syrien tant le régime a eu du mal à tenir ses positions dans la durée. En revanche, il y a un point particulièrement frappant : la capacité du régime à commettre des crimes de guerre à répétition, de façon massive, contre les civils et les structures publiques, notamment les hôpitaux mais aussi les marchés, les écoles, les lieux publics. C’est un indicateur de l’état réel du monde, c’est-à-dire un monde où des puissances significatives comme l’Iran et la Russie peuvent commettre des crimes de cette ampleur sans que le prix politique à payer soit élevé.

Concernant l’aide humanitaire, la destruction systématique des hôpitaux et les attaques à répétition contre le personnel médical depuis le début du conflit ont eu un impact direct sur la capacité de MSF et d’autres acteurs de l’aide à intervenir en Syrie. Cet impact est d’autant plus important que les attaques systématiques sont menées par des puissances comme la Russie, un membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations unies. Les enlèvements, notamment d’étrangers, par des groupes armés de l’opposition ont également freiné le déploiement de l’intervention humanitaire dans le pays.

Deuxième constatation concernant l’aide humanitaire en Syrie : elle est déséquilibrée et bénéficie massivement au régime, comme l’analysait le Guardian dans une série d’enquêtes sur les partenariats établis par les Nations unies avec des organisations très proches du régime. Si le Croissant Rouge Arabe Syrien est présenté comme un organisme indépendant, il reste cependant un auxiliaire de l’Etat — encore plus en Syrie, de par la nature du régime. Nous avions formulé cette remarque dès 2012. Depuis, le déséquilibre de l’aide a été compensé ponctuellement par des approvisionnements à travers les lignes de front, qui restent cependant très marginaux.

On peut retrouver ce déséquilibre dans d’autres conflits, avec plus ou moins d’intensité. En Syrie, la captation de l’aide internationale a pris une dimension extrême. Nous sommes face à un régime qui interdit tout acte de soins à des non-combattants qui résident dans les zones contrôlées par l’opposition. Les convois d’aide acheminés depuis Damas font l’objet de fouilles par les soldats du régime lorsqu’ils sont destinés aux zones d’opposition ; ceux-ci enlèvent systématiquement une partie du matériel médical qui permettrait de soigner des blessés (seringues, pansements, etc).

Mais l’aide humanitaire en Syrie ne se résume pas aux interventions des organisations internationales. L’essentiel de l’assistance dans le pays a été fait par les Syriens eux-mêmes, avec des logiques de solidarité et d’entraide au niveau local, par les familles et les associations notamment. Il existe un réseau de solidarité locale que l’on a pu voir dans les endroits où l’on travaillait. Lorsque MSF intervenait à Qabassin, dans le Nord de la Syrie, le conseil municipal contrôlé par l’opposition s’occupait de nourrir les personnes déplacées, scolariser leurs enfants dans les écoles, les héberger.

Le deuxième grand effort humanitaire est réalisé par les pays qui accueillent les réfugiés, majoritairement la Turquie, le Liban, la Jordanie, et plus récemment l’Europe. L’année 2016, c’est l’année où l’on reconnaît qu’un Syrien sur le territoire européen est a priori un réfugié. Cela représente à mon sens une évolution positive, même si nous faisons toujours face à des situations inacceptables en termes d’accueil des réfugiés. Le voyage depuis la Syrie reste quant à lui périlleux et se fait toujours dans des conditions extrêmement mauvaises.

A cet égard, le discours très négatif produit par MSF et d’autres organisations sur les réfugiés en Europe me semble décalé. En juin 2016, MSF a par exemple refusé l’argent de l’Union Européenne en dénonçant les politiques migratoires européennes, alors même que c’est la première fois depuis les guerres de l’ex-Yougoslavie que l’Europe accepte autant de réfugiés.

Je pense que ce choix est révélateur de notre degré de frustration. C’est finalement le constat de notre propre impuissance à avoir une influence sur le cours de l’Histoire, malgré tous les discours sur la nécessité de mettre un terme à la guerre, sur l’horreur de la situation et l’incapacité de la communauté internationale. Face à ce constat, nous prenons finalement une position flamboyante contre l’Union Européenne, une position à contre sens historique. On travaille suffisamment avec les réfugiés depuis la création de MSF pour savoir que l’accueil des réfugiés dans les pays qui les reçoivent est toujours délicat et vecteur de tensions. L’arrivée de réfugiés se négocie avec les populations résidentes. MSF soutient souvent le système de santé local, autour des camps de réfugiés, afin de ne pas créer d’inégalités entre populations hôte et réfugiée.

MR : Pour ma part, la prise d’Alep marque un véritable tournant dans le conflit syrien. On assiste à nouveau à des manifestations pour la Syrie à travers le monde. C’est une situation qui suscite des hostilités, de la violence, comme on a pu le voir avec l’assassinat de l’ambassadeur russe en Turquie, Andrei Karlov, le 19 décembre 2016. C’est également un tournant dans l’intervention russe. Sa logique de puissance est en équilibre et la question qui se pose est de savoir comment elle pourra se retirer sans s’embourber. C’est finalement le problème des États-Unis au Moyen-Orient depuis les années 1950. Faut-il intervenir à Idlib et vider cette dernière poche rebelle ? Ou au contraire chercher une porte de sortie ?

 

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