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« Humaniser la guerre »

Date de publication
Rony Brauman
Rony
Brauman

Médecin, diplômé de médecine tropicale et épidémiologie. Engagé dans l'action humanitaire depuis 1977, il a effectué de nombreuses missions, principalement dans le contexte de déplacements de populations et de conflits armés. Président de Médecins Sans Frontières de 1982 à 1994, il enseigne au Humanitarian and Conflict Response Institute (HCRI) et il est chroniqueur à Alternatives Economiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont "Guerre humanitaires ? Mensonges et Intox" (Textuel, 2018),"La Médecine Humanitaire" (PUF, 2010), "Penser dans l'urgence" (Editions du Seuil, 2006) et "Utopies Sanitaires" (Editions Le Pommier, 2000).

Entre morale du devoir et morale des conséquences, le droit humanitaire d'urgence, pourtant reconnu internationalement, est bien difficile à appliquer.

par Marielle Chevallier
Textes et documents pour la classe, N°1060, septembre 2013

TDC Comment l'idée d'une aide sur le théâtre des conflits est-elle née ?
 

Rony Brauman. L'idée du secours aux blessés et de la prise en charge des morts sur le champ de bataille est presque aussi ancienne que les conflits eux-mêmes. Mais ce secours commence à être pensé philosophiquement au XVIIIe siècle, avec Jean-Jacques Rousseau et Emer de Vattel, qui posent comme principe que la guerre est une affaire d'États, que les hommes qui se battent le font au nom des États ; quand ils ne peuvent plus combattre, devenant neutres, ils doivent être soustraits à la logique de la confrontation. Cette notion de neutralité des victimes, puis par extension de neutralité des secours, est au fondement de l'action humanitaire dans la guerre. Jusqu'au XIXe siècle, des traités ad hoc permettaient de mettre en place des structures de soins et d'honorer les morts. Après la création de la Croix-Rouge et la première Convention de Genève l'année suivante (1864), ces traités laissent place à une convention diplomatique reconnaissant pour la première fois explicitement un droit international « humanitaire », c'est-à-dire un droit de l'humanité prise comme un tout, au nom du principe du « droit des gens » et des « exigences de la conscience publique ».

Selon ce droit, l'aide humanitaire sur les champs de bataille est reconnue et protégée par des conventions, de même que la neutralité des blessés, que protège un emblème universellement reconnu, celui de la croix rouge. Son champ d'application s'est ensuite élargi aux prisonniers, aux malades, aux populations civiles. Le paradoxe est qu'à la même période, fin du XIXe, du fait du progrès technique, de l'industrialisation et de l'impérialisme, se produisait une généralisation et une totalisation des conflits. Rappelons-nous que les premiers camps de concentration de civils datent des guerres coloniales (guerre des Boers). Or le droit humanitaire, qui entend humaniser la guerre, se réfère aux « conflits indécis et tempérés » du XIXe siècle, dans un espace indemne de présence civile. Ainsi dès l'origine, les principes posés sont dépassés par le développement de nouvelles formes de conflits.

TDC Qu'est-ce que la création des ONG a modifié dans la conception de l'action humanitaire ?
 

R. B. Sous le vocable ONG (qui date de la création de l'Onu) se regroupent toutes sortes d'entités associatives très différentes. La variété de leurs domaines d'action ne permet pas de leur assigner un rôle univoque. Médecins sans frontières (MSF), créée en décembre 1971, fut l'une des toutes premières à vouloir agir selon les principes de la Croix-Rouge dans la guerre, et d'ailleurs dans d'autres situations de catastrophes. Mais MSF entendait agir exclusivement dans le domaine médical, alors que l'assistance humanitaire était jusqu'alors généraliste, et revendiquait - du moins pour une partie de ses fondateurs - une liberté de parole interdite à la Croix-Rouge, tenue par ses statuts à un devoir de discrétion.
La création de MSF doit beaucoup l'existence de la médecine d'urgence qui s'est développée durant la Seconde Guerre mondiale et les guerres de décolonisation. Ensuite d'autres organisations se sont créées par professions. La descendance est donc riche, à la fois sur le plan médical mais aussi sur le plan de la structuration de l'aide humanitaire, bien au-delà des situations de conflit.

TDC Le droit international humanitaire (DIH) a-t-il pour but d'humaniser la guerre ? Implique-t-il un droit d'ingérence ?
 

R. B. Oui, le DIH entend humaniser la guerre et c'est ce qui lui a valu d'emblée de très vives critiques. Les pacifistes lui reprochaient de chercher à rendre les guerres acceptables, tandis que nombre de militaires affirmaient que son application empêcherait la victoire rapide du plus fort, qu'il aurait en réalité pour effet de prolonger les conflits, donc d'amplifier les souffrances. Qu'entend-on par humanisation de la guerre ? Il s'agit d'abord de créer en son sein des espaces de négociation pour l'envoi de secouristes, l'acheminement de nourriture, le traitement correct des prisonniers et des populations civiles, mais aussi d'interdire les méthodes de guerre qui ne distinguent pas les civils des combattants.
Les acteurs humanitaires agissant selon les principes des Conventions de Genève se voient reconnaître un rôle par les belligérants. C'est cet espace de négociation que le DIH soutient. Mais le DIH ne permet en aucun cas d'intervenir dans un conflit sur un mode violent pour faire cesser des actes de barbarie, réels ou supposés. L'ingérence armée à but humanitaire relève d'une tradition impériale que l'on appelait autrefois la « mission civilisatrice ». elle n'a rien à voir avec le DIH.

TDC Comment concilier « responsabilité de protéger » et non-ingérence ?
 

R. B. La « Responsabilité de protéger », telle que l'Onu l'a adoptée en 2005, est la réponse de cette organisation aux critiques qui lui ont été faites lors de conflits qui ont particulièrement choqué les opinions publiques occidentales, le génocide des Rwandais tutsis en 1994 ainsi que la guerre d'ex-Yougoslavie (1992-1995). Cet instrument vise à endiguer, par la force le cas échéant et c'est là tout le problème, certains crimes particulièrement graves (crimes de guerre, crimes contre l'humanité, purification ethnique et génocide). On peut considérer comme un progrès le fait que les atteintes graves aux droits de l'homme relèvent désormais de la sécurité internationale et puissent entraîner une intervention armée. Mais à cela, on peut objecter d'une part que c'était déjà possible avant 2005, le Conseil de sécurité étant libre d'apprécier l'existence d'une menace à la paix et à la sécurité internationale et d'activer le chapitre VII de la charte qui permet l'emploi de la force armée ; et l'on peut ajouter que, dans ces conditions, cet instrument n'a pas d'autre fonction que de réhabiliter la notion de « guerre juste » sous une forme moderne, c'est-à-dire la guerre pour les droits de l'homme. Cette vision est à mon sens très contestable car elle se fonde sur des bases très vagues, très fragiles, et confère à la violence armée des vertus auxquelles je ne crois pas.
Les partisans de la Responsabilité de protéger font valoir que la souveraineté moderne implique, pour les Etats, un devoir de protection de leurs populations, et que l'on ne saurait invoquer la souveraineté pour massacrer ses opposants à l'abri de toute critique. On ne peut que se reconnaître dans un tel propos, tant il est vrai que le principe de non-ingérence est souvent invoqué pour les pires raisons, mais on ne peut en déduire pour autant que la guerre, fût-elle pour une bonne cause, est une bonne réponse à ces situations.

TDC Existe-t-il des guerres légitimes ?
 

R. B. La première des violences légitimes est celle qui concerne sa propre défense. À part cette situation, la guerre est la pire des façons de régler des conflits et c'est pourquoi s'engager dans un processus de légitimation théorique, au-delà du principe de légitime défense, me semble contestable et dangereux. Les vertus qu'on prête à la violence - sidération, catharsis - ne sont pas totalement inexistantes mais tellement minces par rapport à ses conséquences désastreuses que je me refuse à toute justification théorique.

TDC Que vous inspire le rôle des médias dans la couverture des conflits, la désignation de l'ennemi et « l'éveil de l'opinion mondiale » (cf. Darfour, Libye, Mali, etc.) ?
 

R. B. Dans l'ensemble, les médias assurent leur rôle d'information sur les situations de conflit. Mais il arrive qu'ils s'emballent- ce fut le cas lors du tsunami en Indonésie ou de la guerre au Darfour - et passent du registre de l'information à celui de la communication militante. Au Darfour, on a choisi un camp, et pour mieux construire la division bien/mal, l'autre camp a été accusé de génocide, conformément à la propagande des néo-conservateurs américains. Cela a eu pour effet de radicaliser les enjeux, de placer les réfugiés dans une situation de victimes idéales qu'eux-mêmes ont intériorisée en accentuant leur soutien aux groupes combattants, en faisant pression pour une solution militaire au conflit et en refusant toute négociation. Aujourd'hui où sont ceux qui dénonçaient un génocide au Darfour ? Y-a-t-il eu génocide ? Dans un article paru dans Le Monde, Tzvetan Todorov soulignait la fascination des médias pour la figure du guerrier en Libye et en Syrie. Quiconque se proposant en négociateur potentiel était en effet disqualifié comme « Münichois ». Tel est le paradoxe de cet esprit de combattant humanitaire : il en vient à valoriser la guerre.

 

Pour citer ce contenu :
Rony Brauman, , « Humaniser la guerre », 27 septembre 2013, URL : https://www.msf-crash.org/fr/blog/guerre-et-humanitaire/humaniser-la-guerre

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