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Aide médicale : vraiment dans la ligne de mire?

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Michaël Neuman
Michaël
Neuman

Directeur d'études au Crash depuis 2010, Michaël Neuman est diplômé d'Histoire contemporaine et de Relations Internationales (Université Paris-I). Il s'est engagé auprès de Médecins sans Frontières en 1999 et a alterné missions sur le terrain (Balkans, Soudan, Caucase, Afrique de l'Ouest notamment) et postes au siège (à New York ainsi qu'à Paris en tant qu'adjoint responsable de programmes). Il a également participé à des projets d'analyses politiques sur les questions d'immigration. Il a été membre des conseils d'administration des sections française et étatsunienne de 2008 à 2010. Il a codirigé "Agir à tout prix? Négociations humanitaires, l'expérience de MSF" (La Découverte, 2011) et "Secourir sans périr. La sécurité humanitaire à l'ère de la gestion des risques" (CNRS Editions, 2016).

Les organisations humanitaires sont-elles confrontées à des défis sécuritaires fondamentalement nouveaux ? L'histoire de l'assistance humanitaire montre que dès la fin du 19ème siècle, l'aide médicale a toujours été « dans la ligne de mire » Taithe, B O. "The Red Cross Flag in the Franco-Prussian War: Civilians, Humanitarianism and War in the 'Modern' Age." In Medicine, War and Modernity, Stroud: Sutton, 1998.. Plus récemment, de nombreux exemples indiquent que les humanitaires n'ont jamais été épargnés par les incidents, ou protégés grâce à leurs « emblèmes ». Rappelons-nous les multiples attaques contre des hôpitaux pendant la guerre du Biafra. Mais si les incidents sécuritaires ne sont pas un phénomène nouveau, sont-ils plus graves et plus fréquents de nos jours ? La réponse à une telle question est difficile à apporter. La plupart des chercheurs et des professionnels qui ont pris le temps d'analyser sérieusement les statistiques sur la sécurité des humanitaires (comme Larissa Fast, Koenraad van Brabant ou Arnaud Dandoy See Dandoy A. and Pérouse de Monclos M-A. 2013. Humanitarian workers in peril? Deconstructing the myth of the new and growing threat to humanitarian workers. Global Crime. Volume 14, Issue 4 and Koenraad van Brabant, Incident Statistics in Aid Worker Safety and Security Management: Using and Producing Them, EISF, 2012, pour ne citer qu'eux) soulignent les limites de ces données.

'Decennium horribilis'

On peut néanmoins dire (l'existence de nombreux think-tanks et programmes de recherche sur la sécurité des humanitaires le prouve) que le domaine de la sécurité humanitaire a pris une importance et une influence considérables depuis son émergence au milieu des années 1990. A cette époque, la plupart des humanitaires étaient confrontés à des violences de masse contre les civils, et eux-mêmes n'étaient pas épargnés. Il suffit de se remémorer les guerres en Somalie, en Afrique de l'Ouest, en Tchétchénie, dans les Grands Lacs ou en ex-Yougoslavie pour comprendre que les inquiétudes croissantes sur la sécurité étaient alors totalement légitimes. En fait, quand on repense à cette 'decennium horribilis', il est difficile d'accepter l'idée selon laquelle l'époque actuelle est la pire que les humanitaires aient connue.

L'avènement de la professionnalisation

S'il ne fallait souligner qu'une évolution majeure de la sécurité des humanitaires, ce serait l'incidence de la « professionnalisation » sur la gestion de la sécurité. Ce changement a inclus l'apparition d'experts, la prolifération de cabinets de conseil, la normalisation des pratiques via la diffusion de guidelines comme le GPR8, première et deuxième éditions (2000 et 2010) Operational Security Management in Violent Environments (Revised Edition), ODI - HPN, la généralisation de formations sur la sécurité, l'importance grandissante accordée au « Duty of care » See for instance, Kemp. E and Merkelbach M. (2011). Get you can sued. Security management initiative. http://www.gcsp.ch/Emerging-Security-Challenges/Publications/GCSP-Public... , c'est-à-dire la responsabilité légale de l'employeur vis-à-vis de ses salariés, etc.

Cette transformation a notamment eu pour conséquence une centralisation de la gestion de la sécurité, au détriment de l'autonomie du personnel sur le terrain. Elle a également conduit à un phénomène des « bunkérisation », comme le décrit Mark Duffield Duffield M. 2010. Risk management and the fortified aid compound : Everyday life in post-interventionary society, Journal of international and statebuilding 4 (4) : 453-474.. Enfin, on peut s'inquiéter de la tendance à favoriser la protection de l'institution, parfois aux dépends de l'individu, dont l'expression la plus notable est le développement croissant d'une culture du secret sur les incidents sécuritaires.

Une insécurité grandissante ?

Ces remarques préliminaires ne signifient pas que rien n'a changé et qu'il n'y a pas de raisons valables de s'inquiéter. L'augmentation, en nombre absolu, des incidents de sécurité a un impact palpable sur la perception de la sécurité, et ceci même si la détérioration relative de la sécurité des humanitaires est bien moins évidente.

Il y a effectivement des incidents, pour diverses raisons : intrusions d'hommes armés dans les hôpitaux, attaques visant le personnel médical, cambriolages... Quant au kidnapping, même si la pratique n'est pas récente, elle n'a jamais semblé aussi répandue, alors que les liens entre les groupes qui en sont responsables sont franchement inquiétants. Cependant, ces menaces ne sont pertinentes que dans un nombre limité de pays, et bien que la négociation de l'accès reste un défi (quand elle n'est pas quasi impossible comme dans certaines parties de Somalie ou de Syrie), les humanitaires n'ont jamais été aussi nombreux et actifs au cœur des zones de conflit.

Un discours dominant peu constructif

Bien que certaines évolutions dans les contextes demandent une attention particulière au niveau de la sécurité, les sources d'inquiétudes anciennes - et plus ou moins permanentes - comme les attaques délibérées sur les structures et le personnel de santé ou encore la possibilité que des équipes humanitaires soient prises dans des tirs croisés, semblent de loin surpasser les problématiques sécuritaires qui ont émergé récemment. De plus, la plupart des discussions sur la sécurité des humanitaires ne laissent aucune place à une analyse honnête et attentive des raisons pour lesquelles ces incidents ont lieu, ce qui est franchement inquiétant.

L'instauration d'une « Journée mondiale de l'humanitaire » après l'attentat à la bombe contre le siège des Nations Unies à Bagdad en 2003 et l'utilisation sur Twitter du hashtag #humanitarianhero lors de l'édition 2014 de cet événement See Eleanor Davey, Memoralising humanitarians and J, We don't need another hero relèvent d'une vision dominante des humanitaires en tant que victimes impuissantes, confrontées à des événements traumatisants, ainsi qu'à la manipulation et la récupération politique de leurs actions. Mais ce discours fait l'économie de la complexité de l'insécurité See Fast L. 2014. Aid in Danger. The perils and promise of humanitarianism. University of Pennsylvania Press. qui touche les humanitaires. Des initiatives telles que la campagne « Health Care in Danger » du CICR http://www.abc.net.au/worldtoday/content/2014/s4128626.htm. For an MSF presentation of the issues at core of the Medical Care Under fire, see Attacks on medical missions: overview of a polymorphous reality: the case of Médecins Sans Frontières, International Review of the Red Cross, No. 890, by Dr Caroline Abu Sa'Da, Dr Francçoise Duroch and Dr Bertrand Taithe., qui présente les humanitaires comme des victimes n'ayant à opposer à leurs agresseurs que leur neutralité et leur impartialité, tendent à simplifier à l'extrême une réalité complexe tout en omettant les causes profondes de cette violence.

L'assitance non-neutre

Quand on interroge le rôle des principes (dont les définitions sont par ailleurs largement discutées) Rony Brauman, Médecins sans Frontières and the ICRC, matters of principle, International review of the Red Cross, n°888, 2012., il serait intéressant d'envisager la possibilité qu'une assistance non neutre puisse en fait être la clé d'une plus grande sécurité pour les travailleurs humanitaires. MSF a par exemple fait l'expérience dans les années 1980 (en Angola, Érythrée ou encore Afghanistan) de travailler - en embedment - uniquement dans un camp politique. Cela a peut-être permis une meilleure protection qu'une intervention auprès des différentes parties au conflit, comme c'est devenu la norme dans les années 1990. L'axiome selon lequel les principes (certes utiles quand on essaye d'établir un dialogue avec les belligérants) nous protègent doit être discuté.

Une solution à ce dilemme ?

Que faire ? Si tous les contextes et situations sont différents, certaines orientations dans la gestion sécuritaire semblent envisageables (du moins en ce qui concerne MSF) :

1. Plutôt que de se reposer sur les principes et les techniques, valoriser le dialogue avec tous les interlocuteurs pour arriver à un compromis acceptable.

2. Certes, la pertinence et la qualité des programmes ne constituent pas une protection absolue contre les attaques. Mais l'environnement sécuritaire peut être amélioré si les objectifs et les résultats des projets permettent de s'aliéner le moins possible de personnes et s'ils ont une valeur ajoutée pour le plus grand nombre.

3. Faire confiance à des personnes plutôt qu'à des processus. Se dire que ceux qui sont les mieux placés pour prendre les bonnes décisions sont les équipes sur le terrain car ils sont les plus proches des dangers.

4. Ne pas rester à tout prix. Dans certaines situations, l'engagement s'apparente beaucoup trop au sacrifice.

 

Pour citer ce contenu :
Michaël Neuman, Aide médicale : vraiment dans la ligne de mire?, 21 novembre 2014, URL : https://www.msf-crash.org/fr/blog/guerre-et-humanitaire/aide-medicale-vraiment-dans-la-ligne-de-mire

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