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L’humanitaire justicier, version Kony 2012

09 Mai 2012

Le Pape, Marc

L’humanitaire justicier, version Kony 2012
© Brendan Bannon

Le 20 avril dernier, deux journalistes du Guardian, Polly Curtis et Tom McCarthy, publient un long article consacré à l'ONG Invisible Children dont la vidéo « Kony 2012 », postée le 5 mars sur YouTube, a dépassé les 100 millions de clics. A propos de cette vidéo dont le blog Issue de Secours s'était fait l'écho, les journalistes interrogent des témoins qui vivent et agissent en Ouganda, connaissent bien le Nord Ouganda où la LRA (Lord's Resistance Army) de Joseph Kony a sévi jusqu'en 2005-2006, de même que l'armée ougandaise dont les brutalités contre les civils ont été ravageuses - voir les nombreux rapports de Human Rights Watch sur les atrocités commises à la fois par l'armée et par les rebelles.

L'un de ces témoins, Victor Ochen, est fondateur et directeur de l'African Youth Initiative Network qui a pour objectif d'aider les victimes des violences commises par la LRA - un frère d'Ochen a été capturé en 2003 et n'est toujours pas réapparu. Ochen déclare que ces victimes sont inquiètes du soutien que l'organisation Invisible Children apporte à une solution militaire du problème Kony : « Parmi les hommes de la LRA beaucoup sont des membres de nos familles qui ont été enlevés - une offensive militaire tuera de nombreux innocents. » Il ajoute : « La campagne Invisible Children encourage des jeunes gens, en Amérique, à faire appel aux armes, à la guerre - elle inspire une génération de va-t'en guerre. Cela doit être rejeté en des termes les plus fermes possible.» Il est vrai que la vidéo a produit un discours de légitimation de la violence. C'était bien son but : susciter un appui à l'intervention armée pour capturer Kony puis justifier son transfert à la Cour pénale internationale - dont le procureur intervient dans la vidéo. Cette intention, ce service de légitimation, est tout à fait visible, explicite, mais comment opérer pour réussir, pour bien rendre ce service ? La stratégie adoptée consiste à faire partager le sentiment que les anti-Kony de San Diego (ville où est basée l'organisation Invisible Children) s'expriment au nom de « valeurs qu'on ne peut pas renier sans se nier », comme s'ils étaient les porte-paroles d'une « sorte de surmoi généralisé, d'alter ego universel constitué par l'ensemble des gens reconnaissant les mêmes valeurs universelles » (Bourdieu, Sur l'État, p. 91), en l'occurrence la valeur sacrée des enfants et l'obligation de les protéger.

Ce surmoi s'érige en justicier (avec le concours du procureur de la CPI), justicier incarné dans la vidéo par un père racontant à son jeune fils les malheurs et souffrances des enfants, victimes de Kony. Ce père (Jason Russell) est en même temps le réalisateur de la vidéo ; il assume ainsi trois rôles : celui de père, individu singulier exprimant un point de vue (le sien) devant son fils ; celui de porte-parole, de mandataire d'un « surmoi généralisé » : il ne parle plus de son point de vue, en son propre nom, mais il permet au surmoi de s'exprimer à travers lui en direction d'une audience universelle (matérialisée dans ce cas par le nombre de clics, plus de cent millions) ; troisième rôle celui de réalisateur vidéaste, de co-fondateur et de responsable d'Invisible Children : ce n'est plus un père figurant l'instance morale contraignante, c'est un activiste engagé avec d'autres dans une stratégie, une mobilisation morale et politique, et comme tel confronté aux questions qu'affronte tout activiste, celles de savoir comment agir, en nouant quelles alliances, celles d'apprécier ce qu'il est possible de faire et utile de dire.

Plusieurs opposants à la vidéo en ont critiqué les inexactitudes, la perspective simplificatrice, le verdict qu'elle prononce en concentrant l'accusation contre le seul Kony ; ils ont insisté sur l'absence d'un tableau exact du contexte actuel de la lutte contre Kony, lutte qui se déroule principalement en République centrafricaine et dans laquelle l'armée ougandaise est officiellement impliquée en association avec des conseillers américains : leur rôle sur le terrain fait l'objet de reportages en RCA, depuis fin avril, notamment dans le Washington Post et le New York Times.

Cependant les critiques les plus rudes portent sur les alliances nouées par l'ONG, plus précisément sur la cohérence politique entre message guerrier de la vidéo et alliances : plusieurs journalistes ont travaillé en ce sens par la mise en lumière des liens qu'entretiennent les responsables de l'ONG avec la « droite évangéliste » américaine (the Barnabas Group) depuis 2007, ainsi que sur leur proximité avec la « droite religieuse » en Ouganda (the politicized religious right) ; l'un de ces journalistes, Bruce Wilson, rappelle les abus commis par l'armée ougandaise quand elle poursuivait Kony au nord de l'Ouganda, en partenariat avec le gouvernement américain durant les années 2008-2009. Les liaisons entre l'ONG et les autorités ougandaises ont été plus précisément documentées par la publication de deux « memos » provenant de l'ambassade américaine à Kampala, l'un datant du 25 février 2009, l'autre du 11 juin 2009 - ils ont été obtenus par Wikileaks et publicisés, le 9 avril dernier, sur le site Blackstarnews. Ce dernier souligne qu'Invisible Children est proche de deux organisations américaines de lobbying, Resolve Uganda et Enough Project. Cette dernière soutient l'intervention militaire américaine contre la LRA et en demande le renforcement. Invisible Children et Enough Project ont en commun cette volonté de promouvoir une solution militaire appuyée sur l'engagement américain, dans un but humanitaire.

On l'aura compris, Invisible Children est un anti-modèle pour les acteurs humanitaires, à moins d'évaluer les ONG au nombre de clics que déclenche une simple vidéo mettant en scène leur « surmoi » et leurs projets. Reste qu'on ne peut que souhaiter que soit mis fin aux exactions de Kony comme à celles d'autres chefs de guerre de la région tout aussi nuisibles, tel Bosco Ntanganda au Kivu en RDC.

 

 

SUR LE VIF est un blog participatif dédié à la réflexion critique sur les pratiques humanitaires. Réagissez en ligne ou proposez un billet en écrivant à crash@paris.msf.org.
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Intéressante cette analyse sémiotique de la vidéo " Kony 2012) qui s'inspire des théories de Pierre Bordieu et parle d'un "surmoi" qui s’érige en moralisateur (à la manière américaine) et incite à l'interventionnisme...Mais enfin, arrêtons d'intellectualiser et critiquer à outrance toute sorte d'initiative -bien que "naïve!- qui sort de la mentalité "bien-pensante" des ONG occidentales! C'est mieux que rien. Mieux qu'un pair de colloques entre "élus" de l'humanitaire. Mieux que les actes d'une table ronde d'une trentaine de personnes adressées aux bailleurs de fonds pour obtenir des fonds. Cette vidéo informe à grande échelle. Rentre dans les maisons. Indigne. Ce "surmoi" tant critiqué est une initiative pour que le monde prenne conscience de ce qui se passe. C'est une manière d'informer. Il n'incite pas forcement à prendre les armes. A chacun de nous de penser la façon d'aider les populations victimes des groupes armés (Kony n'est pas le seul!) à faire face. A chacun de nous de repenser l'histoire, les erreurs de l'Occident, notre politique d'exploitation, du diviser pour régner...
Gis/G
10 Mai 2012 - 10:53
Vous me reprochez d'écrire un post pour intellectuels et "élus" de l'humanitaire. Ce n'était pas mon intention. 1. Les travaux de Bourdieu et ceux d'autres sociologues m'aident à décrypter la vidéo Kony, à répondre à une question: pourquoi a-t-elle eu un tel succès? D'où vient son efficacité? Je ne crois pas que seuls des intellectuels se posent ce genre de question, mais si c'était le cas je recommencerais quand même. 2. A mon avis la vidéo Kony 2012 ne sort pas de la mentalité bien pensante, bien au contraire elle en est un exemple. C'est plutôt la critique de cette vidéo qui sort de la mentalité bien pensante (qui essaie d'en sortir). 3. je ne crois pas que cette vidéo informe. Elle émeut et c'est à cela que tient son efficacité. Si elle informait, je n'aurais rien contre, mais provoquer l'émotion assure d'un succès, donner de l'information ne bouleverse pas. 4. Il me semble que la vidéo constitue un appel aux armes pour arrêter KONY. Le problème suivant n'est pas posé : dans cette partie de l'Afrique, c'est à dire actuellement en RCA et en RDC, les interventions militaires les plus sophistiquées n'ont pas réussi jusqu'à présent à arrêter les pires entrepreneurs de violences qui sévissent contre la population (meurtres, viols, incendies de villages, pillages, esclavage sexuel, etc) : je pense à Bosco Ntaganda et aux FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda. Désolé de reste bien-pensant et intellectuel. Merci quand même d'avoir trouver l'analyse intéressante.
Marc Le Pape
15 Mai 2012 - 00:17
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