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Des médecins pour torturer en paix

28 February 2012

Neuman, Michael

Des médecins pour torturer en paix
© Catherine M. Mullaly

Deux contextes d'intervention récents ont confronté Médecins Sans Frontières à la torture ainsi qu'à l'instrumentalisation de la médecine par les tortionnaires. En Libye, l'ONG a suspendu ses activités dans les centres de détention de Misrata en janvier dernier, après avoir conclu que son rôle consistait non seulement à assurer des soins médicaux aux détenus, mais aussi à remettre sur pieds ses patients entre deux séances de torture. MSF a également pris en charge des patients syriens dont elle a recueilli les témoignages, qui confirmaient le recours à ces pratiques et semblaient indiquer la complicité de certains membres du personnel médical syrien. Jonathan Littell, dans un reportage récent, a confirmé avec force détails le rôle des médecins au sein des forces de sécurité syrienne. Ces situations sont l'occasion de revenir sur les liens anciens entre torture et médecine ainsi que les questions qui se posent au personnel médical dans les situations où l'on attend d'eux d'être des auxiliaires de pratiques criminelles.


Le Conseil international de réhabilitation pour les victimes de torture, s'inspirant de la Convention contre la torture, désigne sous ce terme «l'imposition de manière intentionnelle d'une souffrance physique ou psychologique sévère par - ou avec - le consentement d'autorités publiques dans un but spécifique» . Elle est prohibée par la Déclaration universelle des droits de l'homme, les Conventions de Genève ainsi que d'autres textes internationaux ou régionaux. Elle reste toutefois un phénomène très répandu: d'après Amnesty international, elle concernait plus de 150 pays à la fin des années 1990. La tentation de la légaliser est vive, y compris dans les pays dits démocratiques, au nom, par exemple, de la lutte anti-terroriste. Dans les années 1970, deux commissions britanniques chargées d'enquêter sur les pratiques d'interrogatoires en Ulster «[s'efforçaient] de justifier ces pratiques, et de définir un cadre règlementaire qui les rende acceptable» (1).

A la suite des attaques du 11 septembre 2001, l'administration américaine redéfinit les actes tels que la privation de sommeil, le recours aux températures extrêmes, les positions de stress ou l'isolation prolongée, ainsi que le ‘waterboarding', non plus comme de la torture, mais comme des techniques d'interrogatoire poussé, s'affranchissant ainsi du droit national et international. C'est en rendant obligatoire la surveillance médicale des interrogatoires que le Département de la Justice permit cette redéfinition. C'est dans ce type de contexte que des médecins se sont rendus complices d'actes de torture - contribuant à mettre en place et à surveiller les dispositifs d'interrogatoire à la prison Abu Ghraib en Irak et sur la base de Guantanamo. Ces dispositions ont été abrogées après l'arrivée au pouvoir de Barack Obama en 2009.
Les prisonniers comme "matériel de recherche"

Les scandales d'Abou Ghraib et de Guantanamo, en exposant le recours des troupes américaines à la torture de prisonniers en 2004, ont refait apparaître sur le devant de la scène les alliances entre médecins et tortionnaires. Celles-ci sont loin d'être exceptionnelles puisqu'une implication médicale est associée à la torture dans 40 à 60 % des cas. Elles sont également loin d'être récentes. L'historien Robert Lifton a ainsi documenté le rôle des médecins dans la machine d'extermination nazi, et le principe pseudo-moral de «tuer humainement» - ce cadre de pensée qui permit au docteur Grawitz, médecin-chef SS, de prendre position en faveur des chambres à gaz quand Himmler lui demanda son opinion (2). La participation de professionnels de santé à la torture a également été fréquente au Chili, sous le régime Pinochet, en Algérie avec les forces militaires françaises, en Afrique du Sud sous le régime d'Apartheid, en Union Soviétique, etc.

Le recours à la médecine par les tortionnaires peut avoir pour but d'utiliser les prisonniers comme "matériel de recherche" pour la science biomédicale, de limiter les conséquences visibles et d'accélérer la récupération des victimes, de se protéger légalement, ou encore de supprimer les preuves en falsifiant les certificats de décès. On rappellera pourtant l'interdiction faite au personnel médical de participer à des actes de torture. La résolution 37/194 (1982) de l'Assemblée générale des Nations unies relative aux principes d'éthique médicale rappelait qu'il y a «violation flagrante de l'éthique médicale et délit au regard des instruments internationaux applicables si des membres du personnel de santé, en particulier des médecins, se livrent, activement ou passivement, à des actes par lesquels ils se rendent coauteurs, complices ou instigateurs de tortures et autres traitements cruels, inhumains ou dégradants ou qui constituent une tentative de perpétration.» Le texte s'inscrivait dans la suite de la Déclaration de Tokyo de l'Association médicale mondiale qui interdisait la participation des médecins à toutes formes d'interrogatoires (1975), elle-même une conséquence des débats concernant la médicalisation de la torture en Irlande du nord.

Les épisodes libyen et syrien nous rappellent l'importance pour les pouvoirs tortionnaires de disposer d'auxiliaires médicaux afin de mieux torturer en paix. La Libye en particulier pointe le rôle que peuvent prendre les organisations humanitaires dans ces dispositifs. Ce qu'on peut attendre d'une organisation humanitaire, médicale de surcroît, lorsqu'elle se trouve dans de pareilles circonstances, c'est, pour reprendre les mots de Paul Ricœur, de «puiser, non plus dans l'arsenal de ses compétences techniques», mais «dans son jugement moral et politique». Pour les contester, et refuser d'y prendre la moindre part - et ainsi ne pas accepter la «pernicieuse logique de l'argument humanitaire» (3).

 

(1) Médecins tortionnaires, médecins résistants, La Découverte

(2) Robert J. Lifton, Les médecins nazis, Laffont, Paris, 1969

(3) Médecins tortionnaires, médecins résistants, La Découverte

 

 

 

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